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Un Bon Féministe

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Un Bon Féministe
REPILA Iván , « Un Bon Féministe », Chambon / Actes Sud, 2021.

Et si l’égalité homme-femme ne s’obtenait qu’au prix d’un conflit social violent ? C’est le scénario envisagé par Iván Repila dans Un Bon Féministe. Le roman raconte l’histoire d’un journaliste trentenaire qui se transforme en gourou machiste à la tête d’un groupuscule prônant la violence envers les femmes : l’État phallique.

Au début du roman, le narrateur vit en colocation avec deux autres mâles. « Au début, c’était marrant, écrit-il. Trois mecs dans un canapé qui parlent de la vie, de sexe et de politique. » Mais un jour, l’un de ses colocataires leur montre fièrement une vidéo de ses ébats sexuels dans laquelle sa partenaire a été filmée à son insu. Le narrateur est choqué, il s’insurge et suscite l’incompréhension de ses deux colocataires qui l’appellent dorénavant : le féministe. « Je dois reconnaître que cela me surprend, écrit-il, parce qu’ils emploient péjorativement un adjectif que j’ai toujours interprété de manière positive, même si je ne peux pas dire que j’en sois flatté. D’ailleurs, au fond, je ne sais pas pourquoi, ça me dérange […] il y a quelque chose dans le mot “féministe” qui ne me plaît pas, qui insulte ma virilité, comme quand tu es petit et qu’on te traite de “fille” à cause de la couleur de tes bottes en caoutchouc ou de la doublure de ton anorak. Alors je me rends compte de mon incohérence. »

C’est suite à cet épisode qu’il décide de se rendre à une conférence sur le féminisme. Il y rencontre Najwa, une jeune militante féministe et il en tombe amoureux. Il l’aborde en lui demandant des conseils de lecture sur le féminisme, et commence à se documenter sur le sujet et se prend au jeu ; il veut comprendre. L’une des qualités indéniables de ce livre est qu’il retrace le cheminement et la réflexion d’un homme complètement novice en matière de féminisme. Sa rencontre avec Najwa constitue un premier déclic sur son désir d’en savoir plus sur ce courant de pensée. Elle le fait se questionner sur sa famille, la place qu’y occupent les femmes, et sur son propre rapport aux femmes. Il se rend compte que si, dans son entourage, tout le monde semble plus ou moins d’accord avec le principe de l’égalité homme-femme, il reste certains points qui ne sont pas clairs sur le rapport des femmes au sexe, la maternité, le physique, la féminité, et qui suscitent de nombreux débats.

Dans le livre, le narrateur s’amuse en premier lieu à créer du débat voire de la discorde sur des sujets sensibles : dans sa famille, il demande aux hommes s’ils pensent déjà avoir été trompés par leur femme ; à ses amis, il demande quelle serait leur réaction si leur petit garçon leur annonçait souhaiter devenir une fille… En parallèle, il décide de créer un troll sur les réseaux sociaux et de publier des messages « chocs » de quelques lignes, servant à faire le buzz sur la condition des femmes. Sa compagne Najwa lui fait part de sa thèse principale : « Notre révolution, dit-elle, est la seule qui ait été pacifique. C’est pour ça qu’elle avance lentement. » Pourtant, il sent que dès qu’il créé du débat sur le Net ou dans sa famille, les femmes bouillonnent, et c’est alors que lui vient l’idée d’une expérience : provoquer les femmes au point qu’elles en deviennent violentes. Il teste son intuition sur sa propre mère en lui martelant des propos du genre : « je n’imagine pas de travail plus satisfaisant que le tien. Que le vôtre, celui des femmes. Nous voir grandir dès le berceau […]. Je me doute que ça doit parfois exiger de petits sacrifices, je ne sais pas, comme ne pas dormir beaucoup, ou n’avoir du temps pour rien d’autre que de tenir la maison. Mais la maison, c’est le foyer, et le foyer, c’est le centre de la vie, de la famille. Je crois même qu’on vous envie. ». Au bout de quelques provocations, la rage dans laquelle entre sa mère finit de le convaincre de devenir un soldat.

La suite du livre est alors consacrée à la création de l’État phallique. Le narrateur, qui se fait alors appeler Garbo puis Vergo, décide de s’entourer d’hommes vouant une haine extrême aux femmes et surtout, aux féministes. Ils multiplient les actions violentes contre elles, cherchent à les humilier en permanence, à faire interdire toute manifestation féministe. On y verra ici une certaine allusion à La Servante écarlate de Margaret Atwood [1]. La société se polarise : on ne peut plus adopter une position neutre, on est féministe ou on est contre les féministes (homme ou femme d’ailleurs). Un groupuscule de féministes se crée en réaction à l’État phallique : « Les princesses ». Les lignes en faveur de l’un ou de l’autre bougent en fonction de la violence des actions. Les hommes n’osent plus sortir seuls dans la rue par crainte de se faire agresser. Les pouvoirs politiques sont obligés de négocier avec les féministes pour arrêter la violence et de mettre en place des actions concrètes en faveur d’une totale égalité homme-femme.

« Après tout, écrit le narrateur, n’avais-je pas rempli tous mes objectifs ? Je voulais provoquer les femmes : c’était fait. Je voulais les rendre tellement furieuses qu’elles passeraient de la résistance pacifique à l’action violente : c’était fait. Je voulais que le combat féministe devienne solennel, une conquête radicale menée à bien par la force, défendue par des milices qui n’accepteraient pas le statu quo et provoqueraient le bouleversement des rôles historiques : c’était fait. Ou du moins, c’était en cours. »

D’un point de vue prospectif, ce roman est intéressant dans la mesure où il décrit un scénario de rupture par rapport à la situation actuelle, qui se base sur des signaux faibles présents dans notre société : une sorte de bouillonnement, des signaux de colère qui se manifestent chez les femmes et qui sont rendus visibles par les réseaux sociaux et les médias ; en témoignent la récente affaire Weinstein, le hashtag #Metoo, etc. L’auteur mentionne d’ailleurs, à la fin du livre, que l’écriture de ce roman a été achevée avant la récente « libération de la parole des femmes ».

Il est intéressant également car il analyse parfaitement les mécanismes d’escalade de la violence dans les conflits sociaux, et la façon dont les pouvoirs publics doivent y répondre. Il décrit aussi de manière admirable le déclic qui peut faire basculer dans la violence. On pense alors ici au roman Le Pouvoir, de Naomi Alderman, dans lequel les femmes se rendent compte qu’elles disposent d’un pouvoir et finissent par s’en prendre aux hommes [2]. Enfin, l’originalité du roman tient également au fait qu’il traite du féminisme d’un point de vue masculin, il pose subtilement la question de la place et du rôle que peuvent jouer les hommes dans la lutte féministe sans en imposer, une fois n’est pas coutume, les règles et les contours. 



[1]The Handmaid’s Tale, Toronto : McClelland & Stewart, 1985 (traduction française, La Servante écarlate, Paris : Robert Laffont, 1987). Sur la série qui en a été tirée, voir notamment https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/the-handmaids-tale/. Consulté le 7 mai 2021.

[2]Alderman Naomi, The Power, Londres : Viking Press, 2016 (traduction française, Le Pouvoir, Paris : Calmann-Lévy, 2018).

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