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Entreprises, travail - Société, modes de vie

Travailler. La grande affaire de l’humanité

Par

Travailler. La grande affaire de l’humanité
SUZMAN James , « Travailler. La grande affaire de l’humanité », Flammarion, 2021.

À l’heure de l’essor de l’intelligence artificielle, nombreux sont les économistes qui envisagent un avenir sans travail. Cette prévision qui n’a jamais semblé aussi réaliste est paradoxalement la source de plus d’angoisses que d’espoirs. Dans cet ouvrage [1], James Suzman, directeur du groupe de recherche anthropologique Anthropos, se propose de réfléchir à la raison pour laquelle le travail continue d’occuper une place essentielle aujourd’hui, et ce malgré les révolutions technologiques qui ont conduit à une augmentation continuelle des productions de ressources.

L’auteur propose pour cela d’aller au-delà de la lecture économique prédominante, qui fonde la justification du travail sur le principe de la rareté, pour privilégier d’autres types d’approches. S’en suit un voyage au cœur de l’histoire de l’humanité dont le récit se construit sur une lecture multidisciplinaire de l’évolution.

James Suzman nous emmène tout d’abord à la genèse de notre histoire et décrit, avec Coriolis et Darwin, le phénomène de la vie comme un moteur thermodynamique dans lequel le « travail » constitue la dépense d’énergie nécessaire au maintien et à la croissance dudit phénomène, qui la consomme puis la disperse, et entraîne ainsi son irrémédiable destruction. Dans certains cas, le travail peut aussi avoir une vocation sanitaire, lorsque l’accumulation d’énergie s’avère néfaste à l’organisme. Ainsi en témoigne l’exemple du tisserin masqué, cet oiseau ayant l’habitude incongrue de dépenser toute son énergie à la construction de nids très élaborés qu’il détruit quelques jours après les avoir terminés. Cette persévérance dans la répétition acharnée d’une même tâche serait vraisemblablement liée à la nécessité pour ces oiseaux de dépenser un surplus d’énergie qui pourrait être mauvais pour leur santé si cette énergie venait à être emmagasinée. Des observations similaires faites chez d’autres espèces laissent penser que certaines caractéristiques des êtres vivants seraient dues non pas à leur lutte pour la survie mais à une surabondance d’énergie.

James Suzman poursuit son voyage à travers les millénaires en s’appuyant sur les observations faites des tribus de chasseurs-cueilleurs. À l’aide de multiples exemples, il déconstruit l’image d’Épinal de tribus vivant dans la nécessité et l’insécurité, accaparées par la quête incessante de nourriture. Il démontre au contraire que la plupart d’entre elles ont vécu dans une relative opulence leur permettant de consacrer leur surplus d’énergie à bon nombre de loisirs comme la confection d’outils, de bijoux ou de peintures. On peut citer par exemple l’observation faite par Richard Lee en 1960 du peuple des Ju / Huansi, dans le désert du Kalahari, qui ne consacrait que 17 heures par semaine et par individu à la quête de nourriture. Le fonctionnement de ces sociétés serait en partie basé sur le fait qu’elles ne sont pas intéressées par l’accumulation ou la conservation de surplus. Ce désintérêt s’expliquerait notamment par le fait qu’elles sont fondées sur un système de retour direct et immédiat de leur travail, en opposition aux sociétés agricoles et industrielles qui fonctionnent sur la base d’un retour différé.

L’auteur en vient alors aux sociétés agricoles. L’adoption de l’agriculture s’est développée au quatrième millénaire avant J.-C., à la suite d’une augmentation rapide des températures et de changements atmosphériques ayant favorisé la culture céréalière. Avec l’agriculture et l’élevage, les hommes vont progressivement devenir dépendants d’un nombre limité d’espèces de plantes et d’animaux. Selon James Suzman, c’est à cette époque que le principe de rareté, qui régit encore le monde contemporain, aurait vu le jour. Invoquant Malthus, il explique comment le développement de l’agriculture a conduit à un accroissement des ressources qui s’est traduit par une augmentation exponentielle de la population nécessitant une intensification du travail et une extension du territoire agricole. La révolution urbaine qui s’en suivit a ensuite contribué à éloigner le travail de sa finalité intrinsèque résidant dans la production de nourriture. Puis vint la révolution industrielle durant laquelle le travail s’est encore intensifié. Les individus, de plus en plus spécialisés, se sont progressivement retrouvés enfermés dans un rôle sans possibilité de changement ou d’évolution. Une partie de la population s’est alors mise à souffrir d’un nouveau mal, l’anomie, concept que l’on doit à Durkheim. Frustration, colère, désespoir de ne pas pouvoir accéder à une condition meilleure ou se sentir utile ; ce « mal de l’infini » est particulièrement fort en temps de crise et s’apparente désormais à un état permanent dans nos sociétés contemporaines en perpétuelle mutation. Dès lors, on comprend que le désir d’accéder à plus ou à un autre statut dans l’échelle de la société constitue de nos jours le moteur essentiel du travail, aiguillonné par de multiples ressorts tels que la mode ou la publicité, mais aussi le creusement des inégalités constaté depuis les années 1980. Ceci explique sans doute l’émoi causé par l’étude de Benedikt Frey et Michael Osborne en 2013 pronostiquant la disparition de près de 47 % des emplois aux États-Unis du fait de l’automatisation — étude rapidement remise en question par une publication plus rassurante de l’OCDE. Si ce débat n’est pas tranché, James Suzman rappelle, citant Keynes, que la finalité de l’automatisation devrait être avant tout de mettre fin au problème de la rareté et non pas de maintenir la société dans son aliénation au travail.

Cet ouvrage foisonnant tisse en filigrane un message appelant à la sobriété, qui nous permettrait de retrouver le sens originel du travail, celui de la satisfaction de donner à faire à nos « mains oisives » et nos « esprits agités » tout en servant notre destinée, à la façon du tisserin masqué. Ce message, bien que sous-jacent, résonne fortement avec le thème de plus en plus prégnant de la quête de sens que l’on cherche, parfois désespérément, au travail.



[1] Traduit de l’anglais : Work: A History of How We Spend Our Time, Londres : Bloomsbury, 2020.

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