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Travail et ambition sociale. Plaidoyer pour une refondation du syndicalisme

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Travail et ambition sociale. Plaidoyer pour une refondation du syndicalisme
SANTELMANN Paul , « Travail et ambition sociale. Plaidoyer pour une refondation du syndicalisme », L’Autre Face, 2021.

À la lecture des premiers chapitres du livre de Paul Santelmann, le lecteur comprend rapidement que l’auteur est de ceux qui appellent de leurs vœux l’avènement d’un syndicalisme réformiste dominant, et qui considèrent les syndicats de la fonction publique en général comme des obstacles non seulement à son développement, mais à tout essor d’une action syndicale efficace. L’auteur l’exprime sans ambiguïtés. Il serait dommage que ceux qui sont dubitatifs face à de telles appréciations se privent de la seconde partie du livre, particulièrement riche et bien documentée, consacrée aux défis auxquels le monde du travail (et les organisations syndicales) sont confrontés aujourd’hui.

Dans la première partie, l’auteur montre comment, tout au long du XXe siècle, les syndicats de la fonction publique (élargie) sont devenus dominants par rapport à ceux du secteur privé dans la définition des politiques des différentes confédérations. Il insiste aussi sur le dépérissement des organisations aux niveaux local et départemental qui en est résulté, et qui correspond aussi à un déclin des sections syndicales d’entreprise et donc de la négociation sociale à ce niveau. Le rôle que l’État a joué dans cette inflexion est également décrit, notamment à travers ce que l’auteur désigne sous le terme d’inflation du Code du travail qui s’est exercée aux dépens de la négociation de branche ou d’entreprise. Paul Santelmann insiste aussi sur la transformation des organisations syndicales en ce que d’autres auraient appelé des appareils idéologiques d’État, à travers notamment une institutionnalisation de leurs relations avec les pouvoirs publics et de leurs représentations dans les différentes instances de gestion, dans les domaines politiques et sociaux. Les sources bibliographiques et les citations sont nombreuses, sur lesquelles l’auteur s’appuie pour affirmer son point de vue et appeler à la refondation d’un syndicalisme plus pragmatique et surtout plus proche des revendications des travailleurs du privé. Assez curieusement, le monde patronal et notamment les relations des directions des entreprises avec les sections syndicales sont à peine évoqués dans cette partie, dans laquelle l’auteur affirme fortement ses convictions.

L’ouvrage se poursuit par une série de chapitres thématiques dont la lecture est extrêmement stimulante. On pense bien sûr à ceux consacrés à la formation, domaine d’excellence de Paul Santelmann, dans lesquels il montre la déconnexion entre une frénésie d’innovations réglementaires qui n’ont pas le temps de s’installer ni d’être testées, et les besoins réels des travailleurs. Il y montre également comment l’argent est majoritairement dirigé vers les travailleurs qui n’en ont pas un besoin crucial, au détriment des ceux qui pourraient en tirer un profit réel et accompagner ainsi des changements dont la branche d’activité qui les emploie bénéficierait aussi. L’auteur pointe également le dévoiement des fonds consacrés aux demandeurs d’emploi à travers un saupoudrage pour des « stages parking », destinés à dégonfler provisoirement les chiffres du chômage, plutôt qu’à des formations répondant vraiment aux besoins des entreprises et définis avec elles. Il décrit aussi la dispersion des moyens de formation à travers la mise en place du compte personnalisé de formation, déclinaison dans le domaine de la formation professionnelle du néolibéralisme, qui s’accompagne d’un démantèlement des structures nationales, seules susceptibles de mettre en œuvre une politique efficace.

Les propositions d’un autre chapitre consacré en partie à la formation (« Nouveau pacte éducatif et social ») s’inscrivent dans une logique de proposition d’une formation outillant mieux les travailleurs se trouvant aux deux extrémités d’âge de la population en emploi (ou qui souhaiterait l’être…). Les plus jeunes ont d’abord besoin de connaître ce qu’est le monde du travail et les possibilités qui s’offrent à eux. Si on souhaite une prolongation des carrières professionnelles, les plus âgés ont besoin qu’on crée des outils pour agir sur le contenu du travail, afin que le départ en retraite ne prenne pas la forme d’une fuite permettant de s’extraire d’une activité toxique. Paul Santelmann montre aussi les freins que constituent les discriminations sexistes dans l’emploi et les fausses solutions privilégiant le développement d’activité de faux indépendants, qui ont surtout pour finalité d’exonérer certaines entreprises de leurs responsabilités sociales et d’en faire payer le coût à la collectivité.

L’auteur plaide dans les deux chapitres évoqués précédemment pour un rôle actif des organisations syndicales au plus près des réalités du terrain et dans le cadre d’un dialogue social actif. Un dialogue social intégrant les données statistiques sur les évolutions professionnelles en cours de vie active et capable de prendre en compte les évolutions des entreprises (quels que soient leur taille ou leur secteur d’activité) et de leurs besoins, les nouvelles modalités de diffusion et d’apprentissage des savoirs, etc.

Les chapitres consacrés aux « Temps, espaces et processus de travail » et à l’économie verte montrent bien également la dynamique qui sous-tend la pensée de l’auteur, qui veut lutter contre ce qu’il considère comme une certaine sclérose des organisations syndicales, péché dont il n’exonère pas les autres acteurs que sont le patronat, l’État et leurs représentants de tous poils.

Voilà donc un livre salutaire. Reste une question à laquelle l’auteur voudra peut-être bien répondre dans un autre ouvrage (ou par tout autre moyen qui lui conviendra) : pour faire et bien faire ce qu’il juge, à bon droit, souhaitable, les organisations syndicales doivent-elles être réformistes ? On rappellera qu’en 2018, selon les chiffres (derniers disponibles) du ministère français du Travail, c’est la CGT (Confédération générale du travail) qui a signé le plus grand nombre d’accords d’entreprise, même si sa propension à signer les accords est de 84 %, 10 points en dessous du score de la CFDT (Confédération française démocratique du travail).

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