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Transition(s) électrique(s). Ce que l’Europe et les marchés n’ont pas su vous dire

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Transition(s) électrique(s). Ce que l’Europe et les marchés n’ont pas su vous dire
PERCEBOIS Jacques et HANSEN Jean-Pierre , « Transition(s) électrique(s). Ce que l’Europe et les marchés n’ont pas su vous dire », Odile Jacob, 2017.

Transition(s) électrique(s), l’ouvrage de Jean-Pierre Hansen et Jacques Percebois, offre une perspective historique sur le secteur électrique à travers principalement les trois pays que sont le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, et quelques incursions aux États-Unis. Cette histoire est passionnante parce que loin d’être une affaire seulement de spécialistes de l’énergie, l’électricité est le « reflet quasi parfait de l’économie de marché et du capitalisme ».

Quelques retours sur les vies de Ricardo, Walras, Keynes, Hayek entre autres, parsèment l’ouvrage. Ces parenthèses permettent de voir comment la tradition et la théorie économique ont influencé la régulation de ce secteur si atypique qu’est l’électricité, en raison notamment de l’équilibre toujours immédiat entre production et consommation.

Pris entre des injonctions contradictoires depuis la fin des années 1990, le secteur électrique européen ou, plus exactement, les secteurs électriques nationaux des principaux pays se trouvent dans une impasse et nécessitent des réformes importantes, notamment la hiérarchie des objectifs ou encore la distinction entre les fins et les moyens. Car pris entre « la vague du marché » et la « marée verte », les monopoles nationaux « tout régulés-tout intégrés », qui pendant les décennies de l’après-guerre avaient fourni l’énergie des Trente Glorieuses, et même un peu plus, se trouvent remis en question et ne font plus désormais les investissements nécessaires pour préparer le temps long, l’avenir du système électrique.

L’histoire d’une partie de la construction européenne est éclairante, vue sous l’angle de la libéralisation entreprise dans les télécommunications d’abord, et puis avec la même allégresse dans l’électricité, presque comme si les caractéristiques techniques des deux secteurs étaient identiques.

Les monographies sur les pays sont tout aussi captivantes et utiles pour comprendre comment ce secteur, où la dimension technique est particulièrement importante, est pourtant intrinsèquement lié au politique. Comment de nouvelles technologies, comme les turbines gaz-vapeur (moins intensives en capital, de taille modulable, plus efficaces…), ont permis de nouveaux modes de régulation. Et comment les État ont géré leur relation aux régulations européennes en s’y accommodant, ou en s’en désintéressant.

L’analyse sur la France est la plus fouillée, remontant au décret d’Allarde de 1791 sur la suppression des corporations, passant par la loi de 1906 qui précise les régimes des concessions communales concernant les réseaux, avant le processus d’étatisation qui aboutit en 1946 à la création d’EDF (Électricité de France) alors qu’il existait quelque 1 700 sociétés de production, transport ou distribution avant la Seconde Guerre mondiale. Elle permet de comprendre l’« ouverture à la française », avec un État protecteur appelé à la rescousse dès que les choses ne se passent pas comme voulu.

Le Royaume-Uni fut un des précurseurs de la libéralisation du secteur électrique, et le premier à se rendre compte d’impacts négatifs (+ 80 % de hausse de prix entre 2003 et 2014 entre autres…) ou d’erreurs dans sa mise en place, et le cas échéant, le premier à revenir en arrière. La Californie fut aussi un échec, « trop vite et trop fort » alla la libéralisation entreprise à la fin des années 1990.

L’Allemagne, pour sa part, constitue un laboratoire du déploiement massif des énergies renouvelables. Mais sans que les pays voisins, pourtant largement touchés sur leurs réseaux nationaux, ne soient vraiment associés au projet. Et elle entretient un rapport au charbon toujours ambigu pour des raisons sociales, mais aussi peut-être mythologiques et de puissance économique historique.

Une dernière partie, un peu trop brève sûrement, est consacrée aux enjeux prospectifs. Les auteurs admettent que face à tant d’incertitudes économiques, institutionnelles ou technologiques, il faut faire preuve de modestie. Et apprendre à naviguer à vue, même avec un cap de long terme en perspective. Quelques tendances lourdes se dessinent toutefois : la décentralisation, la fin de la course au gigantisme des moyens de production, permise par les nouvelles technologies, et les velléités politiques sur le sujet climatique pourraient encore restructurer l’organisation du secteur demain.

Leur analyse se clôt aujourd’hui, où en complément des évolutions économiques, des exigences environnementales, la diffusion du numérique dans le secteur électrique est le nouvel élément source de bouleversements. Personne ne sait encore vraiment quels seront les impacts massifs du numérique, mais alors que les innovations venaient généralement du cœur du secteur (producteurs, équipementiers…) par le passé, une dynamique émerge où des acteurs extérieurs (notamment les GAFA [Google Apple Facebook Amazon] mais aussi de nouveaux entrants plus modestes) pourraient être les nouveaux acteurs dominants, et ne faire de l’électricité qu’une composante d’un ensemble de services fournis aux consommateurs. Ces changements pourraient fragiliser encore un peu plus les grandes entreprises historiques du secteur électrique déjà en difficulté. Enfin, sur le plan des réseaux, si ce n’est pas dans les toutes prochaines années que les grands systèmes techniques seront mis à mal par des dispositifs comme le stockage ou l’autoconsommation, les investissements d’aujourd’hui (plusieurs centaines de milliards pour l’Europe) sont bien évidemment cruciaux et devront permettre au système électrique de s’adapter.

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