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Géopolitique - Institutions - Société, modes de vie

Théorie des hybrides. Terrorisme et crime organisé

Par

Théorie des hybrides. Terrorisme et crime organisé
GAYRAUD Jean-François , « Théorie des hybrides. Terrorisme et crime organisé », CNRS éditions, 2017.

La mondialisation est un phénomène complexe dont nous saisissons encore mal la totalité des contours, malgré sa relative ancienneté. Un des effets collatéraux de la mondialisation est l’apparition — pour être plus précis, le développement en masse — de groupes criminels aux actions complexes s’étendant vers le terrorisme et, partant, la confrontation avec les structures politiques traditionnelles. Le phénomène décrit rappelle le moment que Gramsci définissait dans les années 1920, de passage d’un monde ancien qui ne veut pas mourir à un nouveau monde qui peine à émerger. Il semble, de plus, irriguer les sociétés contemporaines aux quatre coins de la planète.

Jean-François Gayraud, qui met en lumière l’existence de ces hybrides, montre bien comment ils se sont répandus comme une tumeur dans les sociétés, qu’elles soient ou non occidentales, au travers de nombreux exemples (islamo-mafieux, mafias italiennes, Hezbollah libanais, mégagangs latino-américains, ex-groupes de libération sud-américains, etc.). Il faut noter que le phénomène d’hybridation décrit par l’auteur n’est ainsi en soi pas nouveau, mais que c’est bien son ampleur qui est inédite. Les liens entre criminalité et action violente sont bien documentés, au travers de l’Histoire plus ou moins récente ; à titre d’exemple on peut mentionner le trafic d’opium réalisé — avec l’aide des services français — par les minorités indochinoises opposées au Viêt-minh durant la guerre d’Indochine [1].

Ces hybrides ont proliféré sur le terreau de l’ouverture des frontières — économiques principalement, quoique pas uniquement — et de l’explosion des flux logistiques qui leur ont permis d’abord de créer une activité très transnationale, pour ensuite se retourner, au travers des actions terroristes ou de guérilla, vers un versant plus politique. En outre, la fin de la guerre froide a cassé le ressort idéologique qui présidait à l’action de certains groupes pour les transformer en ersatz de gangs criminels, telles les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) à quelques années de distance. Le croisement s’opère ainsi massivement maintenant entre les ex-politiques qui se criminalisent et des criminels qui se politisent, au point parfois d’aboutir à de véritables États criminels ou à des zones grises voire noires, comme la bande territoriale à la frontière nord du Mexique, abandonnée aux cartels.

Un point cependant de désaccord avec l’auteur quand celui infère que ces zones abandonnées sont livrées à l’anomie : il serait sans doute plus juste d’y voir une alternomie, tant les groupes hybrides — Daech compris — y imposent un ordre et une réglementation qui leur sont propres. Le travail de Jean-François Gayraud est néanmoins particulièrement intéressant de ce point de vue, avec de nombreux exemples détaillés sur des phénomènes ne touchant pas que la zone euro-atlantique, mais bien l’ensemble du monde, que ce soit l’Amérique latine, l’Asie ou l’Afrique. Il en ressort une appréhension très intéressante d’un phénomène de type néomédiéval où l’effritement du pouvoir des États centraux se fait, parfois, au profit des groupes hybrides ; le retour aux chevaliers brigands du Moyen Âge.

Un besoin de complément naît à la lecture du livre, celui de l’explication du passage du voyou de plus ou moins bas étage au terroriste jusqu’au-boutiste. Si le passage par la prison comme « sas » de rencontres et d’organisation est très bien analysé, celui des ressorts psychologiques purs, poussant le criminel à se transformer en un être-à-donner-et-recevoir-la-mort est absent. Ce revirement du jouisseur vers l’autosacrificateur, au travers de l’attentat-suicide, mériterait d’être plus mis en lumière. En effet, il y a là un ressort fondamental qui nécessite d’être analysé au-delà des querelles universitaires — que Jean-François Gayraud renvoie justement dos à dos — entre spécialistes du phénomène islamiste. Il existe ainsi probablement une diversité de profils dans les rangs de ces voyous gangsters rejoignant, il y a quelques années, les rangs de l’État islamique, que ce soit physiquement en Syrie-Irak, ou symboliquement sur le continent européen. La mise en lumière du transfert sur le terrain des combats au Levant d’un mode de vie et de comportement issu des banlieues françaises — et paradoxalement décrié par les combattants plus « pieux » — est ainsi révélateur de cette hybridité culturelle et on aurait aimé que l’auteur pénètre plus en profondeur dans ce phénomène.

De nouveaux moyens et de nouveaux territoires s’ouvrent aujourd’hui à ces groupes hybrides ; la mondialisation leur offre l’accès à des moyens de plus en plus sophistiqués au niveau militaire : drones, produits chimiques ou de laboratoire, etc. En outre, le cyberespace, par son aspect de communication quasi instantanée et quasi universelle, permet à la fois de s’organiser, de se financer, de communiquer vers des soutiens ou des recrues potentielles, etc. S’il ne faut pas considérer le cyberespace comme un espace négatif per se, ce que l’auteur se garde d’ailleurs bien de faire, force est de reconnaître son pouvoir facilitateur, au travers du dark Web notamment. De la même manière, d’un point de vue prospectif, le besoin d’une réforme de l’appréhension de ces phénomènes par les pouvoirs publics est au cœur de la conclusion de l’ouvrage. Le décloisonnement mental et organisationnel est bien évidemment nécessaire et, à la lecture des annexes détaillant le parcours criminel des auteurs d’attentat en Europe, ces dernières années, on se prend à penser que la réforme de l’application de la justice est, quant à elle, obligatoire.

Théorie des hybrides est un ouvrage très intéressant et particulièrement inspiré, sur un phénomène complexe dont l’appréhension n’est pas évidente au premier abord. Jean-François Gayraud sait relier à la fois les territoires et leurs différences, aussi bien que l’évolution des croisements entre criminels et terroristes. Ce livre s’avère fondamental pour comprendre les dynamiques à l’œuvre actuellement et, même si ce n’est pas son propos, entrevoir leurs évolutions et les ripostes potentielles.



[1] Ces minorités formaient ensuite, sous l’uniforme français, les Groupes de commandos mixtes aéroportés (GCMA), conduisant des actions de type guérilla sur les arrières de l’ennemi.