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The Wealth of Humans: Work and Its Absence in the Twenty-first Century

Par

The Wealth of Humans: Work and Its Absence in the Twenty-first Century
AVENT Ryan , « The Wealth of Humans: Work and Its Absence in the Twenty-first Century », Allen Lane / Penguin, 2017.

L’auteur de cet ouvrage, Ryan Avent, est journaliste à The Economist. Si on y ajoute la référence explicite à The Wealth of Nations d’Adam Smith (1776), personne ne sera donc étonné de le voir adopter résolument un point de vue libéral. Il s’agit cependant là d’un libéralisme inquiet. Le principal motif d’inquiétude de Ryan Avent semble résider dans l’incapacité de plus en plus évidente de nos sociétés dites développées à redistribuer la plus-value. L’accélération des changements technologiques, l’automatisation de plus en plus poussée de la production, sa mondialisation, se traduisent par une confiscation des ressources générées : par le capital et par les classes sociales qui en sont le plus proches (le fameux 1 % de la société), avec à la clef un élargissement de la fracture sociale.

Or, estime l’auteur, cette accélération ne fait que commencer, la troisième révolution industrielle n’a pas encore eu lieu [1] (ou n’en est qu’à ses débuts) et quand elle adviendra, elle aura pour résultat d’affecter encore plus fortement qu’aujourd’hui la fameuse classe moyenne des pays développés. Au bilan, une grande partie de la main-d’œuvre disponible va voir son emploi menacé dans les années à venir. La révolution numérique va modifier les modes d’acquisition et de redistribution des richesses, elle va aussi changer le contexte dans lequel ils ont lieu. Il est donc indispensable de reconstruire un cadre qui permette la redistribution.

Si les effets sont encore peu visibles aujourd’hui, c’est que nous sommes encore dans l’époque de la Great Stagnation, selon la formule employée par l’auteur : les premières étapes d’une évolution exponentielle ne sont finalement pas si spectaculaires que cela et peuvent passer plus ou moins inaperçues dans le bruit de fond de la continuité des pratiques héritées du passé. Pour reprendre la formule de Peter Thiel [2], les prémices de cette troisième révolution industrielle ne nous ont apporté que les 140 (devenus 280) caractères de Twitter, mais les voitures volantes sont à venir et avec elles des changements massifs, en particulier une forte raréfaction des besoins en main-d’œuvre. Cette thèse rejoint en particulier celle d’Erik Brynjolfsson et alii [3], qui considèrent que la stagnation de la productivité liée à l’implantation de l’intelligence artificielle dans les modes de production s’explique avant tout par une diffusion encore insuffisante, et par la nécessité qui lui est faite de s’adapter à un cadre qui ne lui permet pas d’exprimer toutes les potentialités dont elle est porteuse.

Une part importante de la plus-value a d’ailleurs été confisquée par les propriétaires immobiliers. L’afflux de travailleurs de très haut niveau aux salaires élevés dans des endroits comme la Bay Area (San Francisco), New York ou Londres, a eu pour conséquence un renchérissement des loyers avec pour effet d’en chasser la classe moyenne et les plus pauvres, accentuant ainsi la fracture sociale et les éloignant des lieux principaux de développement économique. C’est un élément important qui a pour effet de freiner considérablement l’économie numérique en ce qu’il constitue un obstacle aux échanges intellectuels au quotidien : les technologies de l’information et de la communication permettent l’échange de données à distance, elles ne permettent pas de construire de vrais collectifs de travail qui ont besoin de la proximité humaine pour s’épanouir.

Or, Ryan Avent accorde une très grande importance au capital humain et au capital social parce qu’ils constituent la plus grande valeur des entreprises de la nouvelle économie : la « dark matter », celle qui n’est pas quantifiable comme le seraient des machines ou des locaux. Selon l’auteur, le capital humain correspond à la capacité des individus, seuls ou collectivement, à intégrer et à modifier les règles de fonctionnement non précisément définies (en particulier à travers des procédures) des entreprises pour lesquelles ils travaillent. À l’heure de la révolution numérique, cette capacité à coordonner les composantes diverses de l’activité professionnelle est une source primordiale pour l’accumulation de valeur. La définition que Ryan Avent donne du capital social met l’accent sur la capacité des différents acteurs à interagir, à travailler en commun dans un contexte de confiance créé en particulier par le respect de règles démocratiques établies au cours des décennies, voire des siècles passés, ainsi que par un système protecteur de la propriété individuelle et des entreprises.

À cet égard, le ralentissement de la progression de sa croissance enregistré par la Chine depuis quelques années pourrait bien être le signe annonciateur qu’elle a atteint les limites de ses capacités d’« assembleur du monde », c’est-à-dire de procéder au montage final des biens revendus ensuite, notamment aux pays développés. Si cela lui a permis l’émergence d’une classe moyenne, cela ne l’a pas dotée du capital humain et du capital social qui seront demain les moteurs du développement des activités économiques : l’essentiel de la plus-value reste confisqué par les grands donneurs d’ordres, souvent nord-américains, de la nouvelle économie.

Reste la question de la redistribution des richesses, évoquée au début de cette note, dans un contexte de forte diminution des besoins de main-d’œuvre. Si l’auteur en fait le facteur déterminant d’un développement harmonieux de la société, les solutions qu’il préconise de revenu minimum universel ou conditionnel (permettant d’atteindre un niveau minimum de ressources pour assurer les besoins élémentaires de tous) ne semblent guère le convaincre. Face à ce constat très pessimiste, on pourra toujours se rassurer en se disant que The Economist est souvent le journal le moins clairvoyant quand il considère le futur [4].



[1] L’auteur écrit d’ailleurs : « Google n’a pas un pouvoir de transformation aussi important que l’eau chaude au robinet ».

[2] « We wanted flying cars, instead we got 140 characters » (« Nous voulions des voitures volantes ; à la place, on a eu 140 caractères », en référence à Twitter, dans une interview au New Yorker, parue le 28 novembre 2011 [NDLR]).

[3]Brynjolfsson Erik, Rock Daniel et Syverson Chad, « Artificial Intelligence and the Modern Productivity Paradox: A Clash of Expectations and Statistics », Cambridge, Mass. : National Bureau of Economic Research (NBER, Working Paper n° 24001), novembre 2017.

[4]Zevin Alexander, « The Economist, le journal le plus influent du monde », Le Monde diplomatique,‎ août 2012.

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