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The Valley. Une histoire politique de la Silicon Valley

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The Valley. Une histoire politique de la Silicon Valley
BENOIT Fabien , « The Valley. Une histoire politique de la Silicon Valley », Les Arènes, 2019.

L’histoire que nous conte Fabien Benoit s’inscrit dans le temps long puisqu’elle s’ouvre sur celle de la Californie, fondée par des Franciscains espagnols, devenue mexicaine puis reconquise par les États-Unis. C’est un territoire profondément marqué par les mythes fondateurs de la Nation américaine, de la conquête de l’Ouest à la ruée vers l’or, du refus des frontières à l’idée « des utopies réalisables pour recommencer le monde ». Pays où les audacieux triomphent sans égard aux méthodes ni aux risques encourus, et où s’inscrit l’épopée de la Silicon Valley, véritable Mecque des technologies devenue l’un des centres du monde par son pouvoir d’innovation.

L’émergence de cet écosystème est d’abord une histoire d’hommes et de technologies. C’est en effet une succession de vagues technologiques portées par des ingénieurs et des entrepreneurs dont le destin a épousé celui des entreprises qu’ils ont fondées. Au départ, « la Ferme », l’université fondée par Leland Stanford, l’un des pionniers du chemin de fer. En opposition à la côte ouest, Stanford privilégie les sciences dures et s’affirme rapidement comme un vivier d’ingénieurs et de talents. Cela s’est révélé un pari gagnant et l’université deviendra rapidement une pépinière d’entrepreneurs. Ainsi en 1910, Lee De Forest qui rejoint la Federal Telegraph Company (FTC) en 1910, améliore les tubes à vide et ouvre la voie à de nombreux produits. En 1925, Frederick Terman engage la convergence entre les radiocommunications et l’électronique, source de nombreux brevets. Deux de ses élèves fonderont Hewlett Packard en 1939. En 1951, William Shockley annonce l’arrivée du transistor bipolaire, inaugurant l’ère des semi-conducteurs et marque l’arrivée du silicium dans la Vallée. Ce sera la naissance de Fairchild Semiconductor, qui intègre en 1959 plusieurs fonctions sur une puce de silicium. Cette conjonction entre les innovateurs et les entrepreneurs ne se démentira pas, et elle comptera aussi avec des inventeurs venus d’autres horizons qui ont su développer une industrie nouvelle, comme William Gates, à l’origine de l’industrie du logiciel, ou encore Steve Jobs qui a littéralement donné naissance à l’informatique personnelle et plus tard créé l’iPod, l’iPhone, iPad et l’Apple Store.

Naturellement, d’autres facteurs sont intervenus dans cette genèse. C’est le cas de la nombreuse communauté technophile qui s’est constituée au fil des ans et dont les membres contribueront de manière décisive au développement de l’informatique moderne, d’abord comme hackers, puis comme geeks des années plus tard. Ils seront l’avant-garde et les prédicateurs de l’évangélisme technologique.

Et puis, il faut encore mentionner les capital-risqueurs dont Sand Hill Road est le centre névralgique, qui ont fait affluer des investissements considérables dans l’écosystème technique et industriel ; même si les commandes militaires et les programmes de recherche civils de l’administration américaine ne doivent pas être sous-estimés.

Enfin, la Californie est connue pour être une terre de contre-culture d’inspiration libertaire. Aux mythes fondateurs précédemment évoqués se sont ajoutés des mouvements mêlant  individualisme, hédonisme et créativité. Dans les années 1960, beaucoup d’idées généreuses ont eu cours, ainsi de la libre circulation de l’information, du partage des connaissances, de la libération de l’individu doté de capacités nouvelles et de la lutte contre l’État oppresseur. Ensuite, les années Reagan ont été celles d’une droitisation des opinons alors que l’Internet incarnait un progrès dans le libre marché et que des mesures de dérégulation étaient à l’œuvre. Bref, un terreau fertile où les porteurs de vision, nouveaux conquérants aux ambitions messianiques, ont pu réaliser leur rêves. Ayn Rand, figure mythique du libertarisme américain, en résume l’essence : « l’homme un être héroïque, son propre bonheur comme objectif moral […], l’accomplissement productif comme sa plus noble activité et la raison son seul absolu ».

Dans les derniers chapitres de son ouvrage, Fabien Benoit interroge les visions du monde qui sous-tendent ces aventures. Il parle de la démesure en se référant à « la grande conversion numérique » à l’œuvre, et du solutionnisme technologique. L’informatique partout et les données résultant de la métrique de tout recèlent la solution à tous les problèmes et repoussent toutes les limites, y compris celle de la mort. L’université de la Singularité n’est-elle pas au cœur de la Silicon Valley ? Et si l’auteur reconnaît l’apport de ces innovations qui, en quelques décennies, ont transformé nos vies, il nous invite à en regarder les effets sans complaisance. Point n’est besoin d’aller bien loin pour constater les fractures qu’elles peuvent créer ou exacerber. Cela commence à East Palo Alto, qui abrite les quartiers pauvres où la ségrégation raciale règne et où le droit du travail renvoie au XIXe siècle. Plus globalement, avec Douglas Rushkoff, Il avance que c’est une révolution qui ne crée ni emplois ni richesse ; une forme pure de capitalisme sans lieu ni force de travail, qui bénéficie de la division internationale du travail favorisée par la mondialisation et le libre-échange.

Alors, cette révolution numérique et toutes ses promesses ne sont-elles pas plutôt une contre-révolution niant l’idée même d’égalité, refusant au peuple le droit d’être consulté sur son avenir et qui entend précipiter la mort du politique ? Et l’auteur de se référer au scénario du futur de Mike Malone, un monde ou de rares privilégiés seraient salariés et où la multitude vivrait d’un revenu universel et mènerait une vie à bas coût [1].

En conclusion, l’auteur invite à faire œuvre de raison et à séparer, dans ces innovations, le bon grain de l’ivraie. C’est l’ambition de l’initiative de l’Union européenne qui entend mettre l’humain au cœur de l’intelligence artificielle ; mais est-ce imaginable sans l’appui d’acteurs européens comparables aux géants des États-Unis et de la Chine ?



[1] Voir Malone Michael, The Future Arrived Yesterday: The Rise of the Protean Corporation and What It Means for You, New York : Crown, 2009 (NDLR).