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The New Urban Crisis: How our Cities are Increasing Inequality, Deepening Segregation, and Failing the Middle Class — and What We Can Do about It

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The New Urban Crisis: How our Cities are Increasing Inequality, Deepening Segregation, and Failing the Middle Class — and What We Can Do about It
FLORIDA Richard , « The New Urban Crisis: How our Cities are Increasing Inequality, Deepening Segregation, and Failing the Middle Class — and What We Can Do about It », Basic Books, 2017.

En diffusant sa théorie de la classe créative, Richard Florida a acquis une renommée internationale. Ses travaux, souvent critiqués, parfois caricaturés, ont néanmoins orienté les projets urbains de nombreuses agglomérations urbaines soucieuses d’assurer leur développement en attirant ces ressources rares que sont les ingénieurs, designers, communicants, inventeurs, artistes, capital-risqueurs, en un mot, les acteurs les plus influents de l’économie de la connaissance et de l’innovation. Avec The New Urban Crisis, son nouvel ouvrage, le géographe semble faire son aggiornamento : l’économie créative crée certes de la richesse, mais aussi beaucoup d’inégalité.

La promesse était belle : soignez vos équipements et infrastructures, favorisez la qualité de vie, développez l’animation culturelle et nocturne, investissez dans les universités, musées, salles de spectacles, clusters d’innovation, connectez-vous au monde et travaillez l’intelligence urbaine ; autrement dit, soyez attractifs pour cette classe cosmopolite et vous doterez votre ville d’un levier de développement en phase avec le nouveau modèle dominant. La relance de l’économie permise par ces activités à forte valeur ajoutée devait entraîner les autres secteurs d’activité, au premier rang desquels les services, et par un effet de ruissellement profiter au plus grand nombre. Marri, Richard Florida constate aujourd’hui que ces stratégies urbaines, si elles permettent bien de favoriser la croissance, au sein de certaines métropoles américaines en particulier, sont loin de contribuer à la baisse des inégalités et à l’amélioration globale du niveau de vie attendue. Au contraire, c’est dans les lieux, souvent très denses, où l’économie créative est la plus dynamique, que les processus de gentrification, d’exclusion, de fragmentation sont les plus marqués. La classe créative crée et concentre la richesse, elle accapare les meilleures places et exclut ceux qui n’en font pas partie. Comme le dit le géographe, ce sont des gagnants qui font tapis et emportent tout.

Pour prendre la mesure de la transformation spatiale décrite, il faut cependant changer d’échelle. Au-delà des centralités « gentrifiées », c’est un tournant géographique majeur que le géographe s’emploie à décrire et la fin d’un modèle urbain né aux États-Unis et largement mondialisé depuis. Le renouveau de certains centres-ville métropolitains avec l’arrivée de ces nouvelles populations, jeunes, diplômées, dotées d’un capital culturel et financier conséquent, et des activités qu’ils y développent, modifie conséquemment ces espaces longtemps délaissés et habités par les populations les plus fragiles, mais également les espaces périurbains construits pour, par et symboliques de la classe moyenne, et de son mode de consommation et de vie protégé. Les suburbs (les banlieues américaines), comme de nombreuses villes intermédiaires, et certains de leurs habitants touchés par les crises financières et la désindustrialisation, voient arriver maintenant des populations pauvres, n’appartenant pas au même groupe social et ethnique, qui perdent leur place dans les centres. Cette inversion des flux et ce basculement sociospatial — l’appauvrissement des périurbains et des petites villes et l’enrichissement des centralités métropolitaines — ne sont pas sans incidence politique. Les scores électoraux obtenus par les démocrates et les républicains dans ces différents territoires sont révélateurs d’un mécanisme de déclassement rendu patent par le succès populiste.

Comme toute lecture spatiale de phénomènes sociaux et politiques, ces analyses méritent d’être nuancées : Richard Florida est vigilant sur ce point en s’employant à préciser qu’il caractérise un changement en cours et non une situation généralisée. Il ne conclut d’ailleurs pas à l’émergence d’une géographie unique, mais au contraire distingue plusieurs morphologies d’aires urbaines selon la répartition des classes créatives : regroupées dans les centres et quelques polarités périurbaines parfaitement équipées et connectées, comme à New York ; demeurant dans espaces périurbains privilégiés, mais accentuant leur déplacement avec le cœur des villes, comme à Atlanta ; clivé en deux comme à Philadelphie ; ou — et c’est le modèle le plus intéressant parce que selon Richard Florida, émergent et porteur d’avenir — distribués en archipels aussi bien dans les centres que dans les couronnes, selon des logiques opportunistes d’installation qui tiennent compte de l’aménité des lieux, de leur société et du haut niveau de connexion, comme à Los Angeles. Dans tous les cas, les clivages s’accentuent entre riches et pauvres, entre gagnants de la nouvelle économie et perdants de l’ancien monde, entre espaces redesignés, sécurisés, à forte intensité urbaine, et les autres, plus communs, voire délaissés et en friche.

Fort de ce constat, le géographe se veut lanceur d’alerte : le défi urbain est devant nous. Dans le monde évidemment avec la croissance urbaine massive annoncée et sa part informelle, mais également dans les pays développés comme les États-Unis qui voient leur modèle basculer et les enjeux d’inégalités sociospatiales prendre une dimension moins acceptable et soutenable qu’elle ne l’était. Les préconisations de Richard Florida pour relever ce défi ne semblent pas particulièrement originales, même si bien menées elles ne manquent pas d’efficacité : favoriser l’essaimage des polarités économiques et clusters très dynamiques dans tous les territoires, consolider leur inclusion dans leurs espaces d’influence, investir massivement dans les infrastructures de flux durables, développer une offre de logement abordable qui favorise l’accès des moins aisés à ces lieux de forte intensité urbaine, revoir la fiscalité pour favoriser les mutations et les investissements locaux, miser sur la « capacitation » (empowerment) des populations et l’éducation, augmenter les salaires minima… De manière plus ambitieuse encore, le géographe invite aussi à revoir la culture américaine des grands espaces pour promouvoir la densité urbaine, seule à même selon lui de concilier croissance, urbanités, cohésion et soutenabilité. Assurément du travail pour plusieurs décennies.

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