Livre

Économie, emploi - Société, modes de vie

The Inner Level

Par

The Inner Level
WILKINSON Richard et PICKETT Kate , « The Inner Level », Allen Lane, 2018.

Écrit par deux épidémiologistes, ce livre a la particularité de s’adresser potentiellement à un large public parce qu’il est écrit dans un anglais simple avec une vraie volonté pédagogique, tout en s’appuyant sur une base documentaire savante très large (plus de 500 références), allant puiser dans des disciplines variées : anthropologie, sociologie, psychologie, épidémiologie, génétique, économie… Il détonne aussi en faisant appel à des concepts laissés largement de côté par la littérature main stream depuis des décennies, tels que les libertés réelles et les libertés formelles, sans adopter pour autant un positionnement ouvertement partisan.

Le livre est consacré à la question de l’influence des inégalités sur la vie des citoyens des pays développés et sur la nécessité de les réduire, parce qu’elles sont néfastes pour (presque) toute la société et pas seulement pour les plus pauvres. Cela intervient dans un contexte où nombre de nos concitoyens se sont résignés à ce que leur lieu de maîtrise se soit déplacé à l’extérieur (external locus of control) et qu’une « main invisible » (les auteurs se référant bien sûr à Adam Smith) pilote les principaux déterminants de cette vie en société, hors de contrôle du commun des mortels. La nécessité de l’inégalité aurait petit à petit envahi les cœurs et les esprits.

On a souligné la grande richesse du livre, mais pour suivre les auteurs dans leur dénonciation de ces inégalités, on reprendra ici les cinq arguments principaux qu’ils mettent en avant :

1) Les classes les plus défavorisées souffrent plus de maux tels que les homicides, les maladies mentales, l’obésité, etc. Mais ces différences entre classes sociales sont renforcées selon le degré d’inégalité de chaque pays. Ainsi, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, pays parmi les plus inégalitaires du monde développé, la mortalité par maladie cardiaque ou respiratoire, ou la mortalité infantile sont proportionnellement beaucoup plus fortes dans les catégories défavorisées que dans les pays scandinaves ou le Japon. Mais les catégories les plus favorisées, certes à un moindre degré, sont également touchées : à revenus et conditions socioprofessionnelles équivalentes, leur santé est également moins bonne.

2) La mixité sociale est plus faible dans les pays les plus inégaux. L’ascenseur social est en panne et les personnes qui se situent vers le bas de l’échelle sociale ont le sentiment d’y être positionnées encore plus bas qu’elles ne le sont en réalité. Les divisions culturelles, sociales et physiques sont renforcées.

3) Une des conséquences est que les pays les plus inégalitaires présentent une cohésion sociale plus faible. Le regard de l’autre acquiert un plus grand poids, ce qui rend la vie plus stressante. Cela entraîne des conséquences sur la consommation d’alcool, de médicaments et de drogues. Celle-ci est renforcée chez les classes les plus défavorisées des pays les plus inégalitaires par rapport aux classes sociales plus aisées, mais aussi pour tous par rapport aux classes sociales équivalentes des pays plus égalitaires.

4) L’inégalité augmente l’anxiété à propos de son propre statut, avec des conséquences comme le manque de confiance, une mauvaise estime de soi, des dépressions, une augmentation des désordres liés à l’anxiété, des maladies schizophréniques et psychotiques. Parallèlement, les catégories les plus favorisées connaissent une hausse très forte des phénomènes de narcissisme qui atteint en particulier des sommets chez les plus favorisés aux États-Unis. Cela s’inscrit dans un contexte d’augmentation générale depuis quelques décennies dans toutes les sociétés.

5) Les pays les plus inégalitaires sont aussi ceux dans lesquels se développent le plus le consumérisme et la consommation ostentatoire, en particulier comme réponse aux phénomènes d’anxiété : la réponse apportée est dans le paraître, dans le recours aux marques.

L’ouvrage propose aussi énormément de données intéressantes sur des sujets très variés. Par exemple, les évolutions successives des sociétés humaines et leur traduction en termes de génétique et d’épigénétique. Ou des considérations sur l’éducation, basées comme l’ensemble de l’ouvrage sur des références bibliographiques abondantes et solides. Sur la base des résultats d’études comparatives entre pays développés et pays plus pauvres en intégrant le paramètre « inégalités sociales », les auteurs concluent que ce n’est pas la croissance économique ni une augmentation substantielle des ressources consacrées à l’éducation qui permettent d’améliorer les résultats en matière éducative, mais le choix délibéré de proposer une éducation adaptée à chacun. Pour finir sur ces exemples, les auteurs citent celui de l’espérance de vie à Cuba, légèrement supérieure à celle des États-Unis pour des niveaux de richesse sans commune mesure.

C’est d’ailleurs un des arguments (parmi beaucoup d’autres) utilisés par les auteurs pour proposer leur thèse principale : pour les pays développés, la solution n’est plus dans la croissance économique (que les modifications du climat et les ressources disponibles au niveau planétaire devront de toute façon freiner), mais dans une meilleure utilisation de la richesse et une meilleure répartition. À partir d’un certain niveau, le bien-être n’augmente plus et les inconvénients afférents viennent en déduction des progrès effectués. À l’appui, les auteurs citent l’exemple de la période 1930-1975 comparée à celle allant de 1975 à nos jours. La première est marquée par une forte réduction des inégalités et une amélioration très nette des indicateurs sociaux, à l’opposé de la seconde (la richesse supplémentaire produite est alors utilisée pour guérir les maux créés par les inégalités croissantes). Un parallèle est établi avec l’affaiblissement, voire la disparition dans certains cas, des oppositions aux logiques économiques libérales.

Enfin, l’ouvrage se termine par un développement sur la nécessité de changer le rapport au travail. La démocratie au travail, à travers notamment les coopératives de production, est annoncée comme un moyen de réintroduire de l’égalité dans la société : pas seulement parce qu’elles sont moins inégalitaires en termes de rémunération, mais aussi parce qu’elles sont plus efficaces économiquement, plus respectueuses des travailleurs à qui elles permettent plus de contrôle sur leur travail. Aujourd’hui, ce n’est pas la rationalité qui prime dans la gouvernance des entreprises, ni dans leur actionnariat, c’est le plus souvent le profit immédiat confisqué par une part restreinte des parties prenantes.

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