Rapport

Géopolitique - Ressources naturelles, énergie, environnement

The Geopolitics of Renewable Energy

Par

The Geopolitics of Renewable Energy
O'SULLIVAN Meghan , OVERLAND Indra et SANDALOW David , « The Geopolitics of Renewable Energy », Center on Global Energy Policy (CGEP), 2017.

Depuis la Première Guerre mondiale, l’énergie est une variable clef de la géopolitique, et l’accès aux gisements de pétrole et de gaz et leur exploitation ont souvent constitué un enjeu de conflit entre grandes et moyennes puissances. Mais le développement rapide des énergies renouvelables est peut-être en train de changer la donne. N’est-il pas nécessaire, désormais, d’envisager une « géopolitique des énergies renouvelables » ? C’est la question que pose ce rapport commandé par l’IRENA (International Renewable ENergy Agency) à trois instituts de Harvard, de Columbia et du Norwegian Institute of International Affairs.

On ne peut plus ignorer la montée en puissance des énergies renouvelables, notamment les filières solaire et éolienne, souligne le rapport dans son introduction, mais leur dimension géopolitique est ignorée. Ses auteurs passent en revue sept scénarios énergétiques récents et les mécanismes, au nombre de sept également, qui vont jouer un rôle, selon eux, dans la politique mondiale de l’énergie. Par commodité, ils envisagent deux types de scénarios, prospectifs et normatifs (qu’ils appellent de backcasting), proposés par des agences internationales comme l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et l’IRENA, ou des multinationales comme Shell. Aucun des quatre scénarios prospectifs choisis n’envisage une percée très importante des énergies renouvelables à l’horizon 2040 (20 % à 30 % au maximum dans le mix primaire) ; bien que les investissements dans ces filières y croîtront fortement, ils ne permettent pas d’envisager un changement de la donne géopolitique. En revanche, les trois scénarios normatifs du rapport qui fixent un objectif à long terme pour le mix énergétique primaire de la planète (70 % d’énergies renouvelables pour le mix énergétique en 2050 dans le scénario le plus volontariste imaginé par l’IRENA) impliquent, par construction, un changement profond de la géopolitique de l’énergie.

La partie la plus importante du rapport passe en revue sept mécanismes qui devraient jouer un rôle majeur dans la nouvelle géopolitique de l’énergie : les matériaux « critiques » (au sens de stratégiques), la technologie et la finance, les réseaux électriques, l’accès durable à l’énergie, le changement de la demande de gaz et de pétrole, l’atténuation du changement climatique, l’accès à une énergie durable. La montée en puissance des énergies renouvelables entraînera mécaniquement l’accroissement de la demande de matériaux critiques (les terres rares notamment, mais aussi l’indium et le cobalt, voire le lithium) indispensables pour la construction d’infrastructures de production électrique, des centrales solaires par exemple, avec le risque de création de nouveaux monopoles par les pays qui détiennent une part importante des ressources mondiales de ces métaux (c’est le cas de la Chine actuellement pour certaines terres rares). Ceux-ci joueront probablement un rôle clef dans la géopolitique de l’énergie du futur.

Aucun pays n’aura évidemment le monopole du soleil et du vent, mais la production d’électricité avec des filières renouvelables requiert d’ores et déjà une interconnexion des réseaux électriques à une échelle régionale et internationale pour faciliter les échanges d’électricité. On peut imaginer que des pays qui auront investi massivement dans les nouvelles filières deviendront exportateurs de courant électrique, bénéficiant ainsi, sinon d’un monopole, du moins d’un moyen de pression sur les pays importateurs. On retrouverait avec les réseaux électriques le pouvoir de nuisance qu’ont certains pays exportateurs de gaz ou de pétrole, qui pratiquent une diplomatie du gazoduc et du pipeline. Enfin, la possibilité de sabotage des lignes de transport ou des centres de distribution qui sont informatisés est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des pays fortement dépendants d’une électricité renouvelable importée. Une décentralisation de la production serait sans doute une parade efficace.

Le développement des énergies renouvelables entraînera une baisse, à plus ou moins long terme, de la demande de pétrole (celui-ci contribue peu à la production d’électricité), puis de gaz : celle-ci peut déstabiliser certains pays producteurs (en Afrique et au Moyen-Orient notamment) qui n’auront pas fait un effort de reconversion de leur économie, une situation qui peut avoir des conséquences géopolitiques sérieuses. La chute de la demande des hydrocarbures risque d’être couplée à la pauvreté énergétique d’un grand nombre de pays en développement (1,1 milliard d’habitants de la planète n’ont pas encore accès à l’électricité). Cette disette énergétique est de fait, selon les auteurs du rapport, un multiplicateur des menaces pour la géopolitique mondiale, dans la mesure où elle constitue un facteur de tensions dont le sous-développement est la source. Équiper les pays en développement en infrastructures énergétiques, notamment en Afrique (où les possibilités offertes par les énergies renouvelables sont importantes, le Maroc en est un bon exemple), est donc un impératif géopolitique.

Toutes les politiques qui visent à atténuer le réchauffement climatique en « décarbonant » l’énergie sont aussi un mécanisme important dans cette nouvelle géopolitique, car elles peuvent réduire l’impact conséquent de ce réchauffement dans certaines régions du globe, en particulier sur l’agriculture en Afrique, et éviter des tensions régionales (provoquées notamment par des mouvements migratoires).

Le rapport souligne, mais très rapidement, qu’il existe des incertitudes pour l’avenir de la géopolitique de l’énergie. L’évolution du prix du pétrole est l’une d’elles, la technologie en est une autre et non la moindre. Il présente aussi des options pour ouvrir le champ des études géopolitiques ; la prospective et la modélisation devraient jouer un rôle important, même si les auteurs formulent des réserves vis-à-vis de la prospective, qu’ils n’expliquent guère d’ailleurs.

Ce rapport n’apporte pas d’éléments nouveaux au dossier des énergies renouvelables, mais il a le grand mérite de montrer, arguments à l’appui, que celles-ci vont jouer un rôle important dans la géopolitique mondiale et que leur montée en puissance ne sera pas exempte de tensions internationales. Complété par une importante bibliographie — constituée essentiellement, il est vrai, de sources anglo-saxonnes —, sa lecture ouvre un nouvel horizon.

Site web
http://energypolicy.columbia.edu/sites/default/files/energy/CGEPTheGeopoliticsOfRenewables.pdf

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