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Institutions - Ressources naturelles, énergie, environnement

Survivre à l’anthropocène

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Survivre à l’anthropocène
LESOURT Enzo , « Survivre à l’anthropocène », Presses universitaires de France, 2018.

Enzo Lesourt est docteur en philosophie politique, diplômé de Sciences Po, et conseiller spécial d’Éric Piolle, maire de Grenoble. Avec son ouvrage Survivre à l’anthropocène, paru en mars 2018,il s’inscrit dans la lignée de philosophes pragmatiques, décidés à répondre à l’urgence de la transition écologique. En effet, l’auteur y retrace la genèse du système capitaliste contemporain afin de théoriser les moyens de contrer ce qu’il nomme « les périls de l’anthropocène ». L’anthropocène, il le rappelle, est cette ère initiée par l’industrialisation massive, qui lie inextricablement activités humaines et cycles naturels.

Pour comprendre le déploiement des institutions sociopolitiques occidentales, il reprend le concept du thumos posé par Platon. Le thumos est cette partie de l’âme humaine où se forment les sentiments d’honneur, de colère et de fougue, c’est-à-dire tout ce qui fait de l’homme un animal politique, à même de protéger la Cité, ou de la détruire. La naissance de cette Cité a amplement été décrite par Hobbes : les chasseurs-cueilleurs indépendants, mais constamment menacés par leurs pairs, deviennent les citoyens d’une nouvelle communauté pacifiée par la soumission de tous à un pouvoir commun (p. 36). Mais à cela Enzo Lesourt ajoute l’approche platonicienne selon laquelle les lois, seules, ne sont pas suffisantes. Il est essentiel de contrôler cette énergie vitale individuelle si l’on veut éviter guerres civiles et sécessions. À la suite d’Aristote, Thucydide et Machiavel, l’auteur rappelle donc comment l’hybris [1] de l’homme peut provoquer l’effondrement de la communauté.

Pour réguler le thumos, la cité antique applique la symbolique du sacrifice humain ou animal pour rendre hommage aux dieux (p. 108). Ce dernier évacue les excédents émotionnels mais aussi matériels. Les Antiques se débarrassent de tout ce qui encombre les rapports sociaux : la violence qui réside en chacun, comme les biens inutiles issus de l’élevage ou de conquêtes guerrières (p. 113). Mais les changements religieux à la fin de l’Empire romain marquent l’avènement d’un nouveau rapport aux ressources (p. 131). La société judéo-chrétienne et, plus encore, la société protestante reconfigurent la notion de dette. Il est maintenant possible, si ce n’est souhaitable, d’accumuler des biens pour s’assurer une place au paradis. Symbolique d’abord, ce nouveau système de valeurs est rapidement transféré dans la sphère politique et économique. Simultanément, la disparition du sacrifice met la Cité en danger car il n’y a plus d’exutoire à la violence. Pour en reprendre le contrôle, il devient urgent de contrôler l’imprévisibilité des citoyens. Quoi de mieux que d’encourager l’intérêt et l’accumulation des richesses, dont les germes avaient déjà été plantés par les nouvelles structures religieuses (p. 145) ? En devenant propriétaire, le citoyen est moins enclin à se rebeller puisqu’il a trop à perdre. Le capitalisme naît alors à la croisée de ces deux éléments : la valorisation morale de l’accumulation et la sublimation d’un thumos déchaîné dans les rivalités mimétiques de la concurrence (voire de la guerre) économique (p. 167).

Mais un tel système, parce qu’il redéfinit l’utile et construit arbitrairement le concept de la rareté des ressources, suscite de nouveaux maux sociaux (p. 153). Les plus démunis et les marginaux, incapables de s’intégrer au critère de pure production économique sont les nouveaux sacrifiés symboliques de la société moderne. De plus, le capitalisme dans son essence même est instigateur de catastrophe, puisque « l’énergie dépensée à éloigner la rareté contribue à moderniser la pénurie ». Enzo Lesourt souligne de la sorte son plus grand paradoxe : pour faire face au manque permanent induit par la logique même d’accumulation, la complexité grandit mais le manque ne disparaît pas. Pendant ce temps, le besoin en énergie explose, au point d’en arriver à un stade de société hypercomplexe, mais qui n’a pas répondu au besoin originel (p. 185). La captation de l’excédent par la société complexe prend toujours la forme d’une courbe en cloche (p. 189). Qu’il s’agisse d’opérer une pression fiscale sur la population ou d’innover technologiquement, un seuil est toujours atteint au-delà duquel la société dépense plus d’énergie à se maintenir qu’à se développer. Ainsi, « ce que révèle la prise de conscience écologiste, c’est que la société complexe est une société qui n’en finit pas de s’effondrer » (p. 203). On est bien loin de la société primitive, simple, qui privilégie d’abord l’autonomie et évite toute accumulation (p. 186).

La quête de modernité nous mène donc aujourd’hui à une impasse où la surcroissance de la production stimule la compétition plus que la coopération, l’industrialisation sans limite abîme en profondeur l’environnement et déséquilibre les milieux naturels comme sociaux, la massification et la complexification des outils, enfin, contredit la promesse initiale d’autonomie des individus par la communauté, puisque la majorité se retrouve nécessairement dominée par une minorité compétente.

Face à ces constats pessimistes, comment proposer un nouveau modèle politique et social, qui garantisse à la fois paix sociale et conservation de l’environnement ? L’auteur offre quelques pistes, que l’on sent inspirées par les concepts du philosophe Bernard Stiegler et sa conception « néguentropique [2] » du travail. Selon Enzo Lesourt, il s’agit en effet d’inverser à la racine le fonctionnement des plus importantes institutions humaines (p. 220-222), notamment en valorisant le temps libre et en lui rendant une valeur symbolique capable de canaliser le thumos. À la suite de l’anthropologue américain Marshall Sahlins, il propose de mettre en place un « mode zen », où les besoins individuels sont contenus dans le périmètre le plus restreint possible, afin de dégager le maximum d’énergie possible au loisir, tout en favorisant l’autonomie individuelle et la solidarité communautaire (p. 242).

Si le propos d’Enzo Lesourt pâtit quelque peu de sa grande abstraction conceptuelle, il a tout de même le mérite de révéler plusieurs paradoxes de la modernité auxquels il paraît essentiel de réfléchir. Il propose aussi, bien que tardivement à notre sens, un chemin d’actions raisonnables, et surtout instruit par l’histoire politique passée. Il offre ainsi de la profondeur à un propos écologiste, par ailleurs bien connu, qui tend souvent à manquer de ce genre de rétrospective, pourtant essentielle pour aller de l’avant de manière constructive.



[1] Notion grecque (parfois écrite hubris) qui définit un sentiment violent provoqué par la passion et l’orgueil, et qui entraîne un désir de vengeance.

[2] Concept philosophique sans base scientifique qui définit l’aptitude des systèmes physiques, biologiques et éventuellement sociaux et humains à s’opposer à la tendance naturelle à la désorganisation qu’est l’entropie.

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