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Requiem pour le monde occidental. Relever le défi Trump

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Requiem pour le monde occidental. Relever le défi Trump
BONIFACE Pascal , « Requiem pour le monde occidental. Relever le défi Trump », Eyrolles, 2019.

Sous l’emprise idéologique des États-Unis, les pays européens sont convaincus d’appartenir à un monde occidental homogène, uni par des valeurs communes et formant un ensemble géopolitique cohérent face à la menace russe. Mais ce monde n’existe plus et la notion même de « monde occidental » est obsolète, affirme Pascal Boniface dans son essai très engagé Requiem pour le monde occidental : la menace militaire contre laquelle il s’était construit a selon lui disparu ; le multilatéralisme, valeur anciennement partagée par l’ensemble des pays occidentaux, est aujourd’hui ostensiblement bafoué par Washington. Dans ces conditions, l’heureuse et nécessaire dépendance de l’après-guerre s’est transformée en une dangereuse soumission. Il est grand temps de rendre sa puissance à l’Europe et de s’émanciper de la tutelle américaine pour « bâtir une véritable autonomie stratégique européenne » soutient le directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Le débat trop longtemps occulté est rouvert !

Selon l’auteur, il est évident que les États-Unis n’ont jamais garanti la sécurité des Européens pour des raisons morales, mais plutôt pour défendre leurs intérêts stratégiques, qu’il s’agisse d’assurer un marché aux produits américains, ou de mettre un frein à l’expansionnisme communiste et au contrôle de l’Eurasie. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire l’édifiant ouvrage d’Éric Branca L’Ami américain, paru en 2017 [1]. Du côté européen, les premières désillusions apparaissent en 1956, lors de la crise de Suez, quand la France et la Grande-Bretagne sont lâchées par leur allié. Paris commence alors à manifester quelques velléités d’indépendance — arme nucléaire en 1960, sortie du commandement intégré de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) en 1966 —, mais ni Bonn ni Londres ne la suivent sur cette voie et les Européens s’installent pour quelques années dans une confortable dépendance militaire.

La chute de l’URSS aurait pu en marquer la fin. Avec la disparition de la menace soviétique, le multilatéralisme redevient possible. Mais en fermant les yeux à la main tendue de Moscou — qui vote la résolution des Nations unies autorisant l’intervention en Irak — et en refusant son appel à l’aide, Washington précipite l’implosion de l’URSS, encourageant ainsi le passage à un monde unipolaire. Selon l’auteur, les États-Unis ont traité la Russie en pays vaincu, préférant « gagner la guerre froide que bâtir un nouvel ordre mondial ». Dans ce contexte, le renforcement de l’OTAN, alliance pourtant défensive — extension de son périmètre d’intervention dès 1991, puis intégration de ses anciens ennemis du Pacte de Varsovie et des trois pays baltes à partir de 1999 — attise le sentiment obsidional [2] russe.

Sans pour autant exonérer la Russie de ses responsabilités — brutalité de la politique étrangère, atteintes aux libertés, conflit en Tchétchénie, intervention en Syrie, annexion illégale de la Crimée… —, Pascal Boniface invite le lecteur, exemples à l’appui, à reconsidérer sa vision de la politique étrangère américaine : soutien aux dictatures, ou renversement des régimes en place au nom de la démocratie, pour défendre en réalité leurs intérêts stratégiques ; pratique d’une politique du « double standard », faisant valoir, selon les cas, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou l’intégrité territoriale ; enfin, optimisation d’un soft power dont la puissance d’influence est telle qu’elle confère un caractère d’évidence à des choix idéologiques.

En entretenant ainsi un climat d’hostilité — guerre du Kosovo, élargissement de l’OTAN, système de défense antimissile, Crimée, Syrie… —, les États-Unis et l’OTAN perpétuent le danger contre lequel ils doivent se protéger et agissent en pompiers pyromanes. Pascal Boniface en est convaincu : le complexe militaro-industriel américain œuvre pour conserver une menace et justifier ainsi un système défensif coûteux. Par sa soumission, et au titre d’une alliance soi-disant fondée sur des valeurs communes, l’Europe participe de cet engrenage.

Mais si les deux rives de l’Atlantique se rejoignent sur leur attachement aux droits de l’homme, à l’état de droit, à l’indépendance de la justice, elles s’opposent à l’évidence sur le multilatéralisme. Et l’auteur de rappeler les prises de position unilatérales des États-Unis depuis Bill Clinton, poussées à leur paroxysme par l’administration Trump qui, entre autres décisions, se retire de l’accord sur le nucléaire iranien — et interdit à ses partenaires tout commerce avec cet État, au motif de l’extraterritorialité de la loi américaine — ou encore rejette l’accord sur le climat. Sans parler, en 2018, des menaces adressées aux pays qui soutiendraient une enquête de la Cour pénale internationale à leur encontre, de la dénonciation du communiqué final du G7 sur le commerce, ou du ton condescendant employé lors du dernier sommet de l’OTAN, rabaissant les alliés au statut de « vassaux ».

Dans ce contexte, l’Europe se doit de réagir. Elle en a les moyens. En témoignent l’amende de cinq milliards de dollars US imposée à Google, ou les contre-mesures européennes prises en réaction à l’augmentation des taxes sur l’acier et l’aluminium. Et pourquoi pas extraterritorialiser les normes européennes, suggère l’auteur ? Le projet de « véhicule spécial » porté par Federica Mogherini, qui vise à poursuivre les liens commerciaux avec l’Iran est un début. Revendiquant une position « gaullo-mitterrandiste », le président Macron a, pour sa part, invité à « revisiter les équilibres, et parfois les automatismes, sur lesquels étaient bâties les alliances issues de la guerre froide », ajoutant que « l’Europe ne pouvait plus remettre sa sécurité aux seuls États-Unis ». Mais l’auteur met en garde : l’autonomie stratégique européenne ne pourra se construire qu’avec ses partenaires, aux premiers rangs desquels se trouve l’Allemagne.

On l’aura compris, l’essai de Pascal Boniface soulève la controverse. S’il dresse un réquisitoire contre la politique étrangère américaine, il exprime une relative indulgence à l’égard des positions russes, présentant par exemple les importantes manœuvres militaires russes de 2008 comme les conséquences indirectes d’une humiliation, ou passant sous silence les menaces cyber. Il a néanmoins le mérite de relancer la réflexion sur les conditions d’émergence d’une Europe puissance.



[1] Paris : Perrin.

[2] Le sentiment d’être assiégé (NDLR).

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