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Recyclage : le grand enfumage. Comment l’économie circulaire est devenue l’alibi du jetable

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Recyclage : le grand enfumage. Comment l’économie circulaire est devenue l’alibi du jetable
BERLINGEN Flore , « Recyclage : le grand enfumage. Comment l’économie circulaire est devenue l’alibi du jetable », Rue de l’Échiquier, 2020.

La crise sanitaire que traverse actuellement la planète a eu une conséquence inattendue : l’explosion de la consommation de produits à usage unique : masques, gants…, et des emballages en plastique. C’est dans ce contexte que paraît cet ouvrage pamphlet contre l’industrie de l’emballage, en particulier du plastique.

L’auteur, Flore Berlingen, est directrice de l’association Zero Waste France, qui s’est fixé pour mission d’aboutir à une société zéro déchet et zéro gaspillage. Pourtant, cet ouvrage présente un panorama bien sombre de l’industrie actuelle du recyclage qui ne constitue pas, selon l’auteur, un premier pas vers une économie plus circulaire, mais au contraire un rouage supplémentaire dans l’expansion de l’économie linéaire. En effet, le recyclage se révèle une solution tout à fait insuffisante pour absorber et valoriser les déchets produits par la société, et surtout, il devient un argument pour continuer à produire des déchets alors que seule leur réduction à la source permettrait de changer la donne.

L’industrie du jetable s’est diffusée à partir des années 1950, principalement grâce au plastique, et a rapidement entraîné une croissance du volume des déchets des ménages. En réponse, en France, dès 1975, la loi a introduit le concept du « pollueur payeur », qui a débouché sur le concept de la « responsabilité des producteurs ». Celle-ci s’est incarnée, dans la plupart des filières, par la création d’un ou plusieurs éco-organismes, chargés de collecter des contributions permettant notamment de financer le tri et le recyclage. Ceux-ci sont censés inciter leurs adhérents à favoriser les produits recyclables, en modulant leurs contributions à la hausse ou à la baisse. Néanmoins, dans la pratique, Flore Berlingen constate que leur fonctionnement se heurte à deux limites majeures :

— D’une part, les malus instaurés pour les « mauvais élèves » sont beaucoup trop faibles pour inciter au changement : ils représentent par exemple moins de 8 % des contributions de Citeo, l’éco-organisme de la filière emballages ménagers. 

— D’autre part, le fait que ces organismes soient gérés par les entreprises elles-mêmes limite très fortement leurs marges de manœuvre, puisque ces dernières ont donc intérêt à limiter les contraintes pesant sur leur propre fonctionnement.

Flore Berlingen rappelle que les industriels, au premier rang desquels les producteurs d’emballages, doivent en effet maintenir à tout prix leur production à moindre coût, tout en répondant aux exigences environnementales de leurs clients et des pouvoirs publics. Pour cela, ils ont eu tendance, depuis une dizaine d’années, à déplacer le problème en insistant sur l’importance de l’effort à fournir par les individus plutôt que sur les limites de leur propre stratégie.

Par ailleurs, l’efficacité de l’industrie du tri et du recyclage est limitée par un certain nombre d’obstacles techniques (mélange, dispersion, dégradation des matériaux…), pratiques (structure des dispositifs de tri sélectif, absence de filière…) et économiques (non-rentabilité, manque de débouchés…).

En conséquence, tous les déchets ne sont pas triés, et même ceux qui le sont ne sont pas forcément recyclés, voire recyclables. Selon l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, devenue cet été l’Agence de la transition écologique), seuls 40 % des déchets des ménages peuvent actuellement être pris en charge par les filières de tri existantes. Et seuls les deux tiers des emballages jetés sont triés en France. Et, alors qu’un million de tonnes de plastique sont mises sur le marché chaque année, la moitié n’est pas recyclée. L’auteur pointe aussi le décalage temporel entre des innovations conduisant à la mise sur le marché de nouveaux matériaux (notamment des emballages), et la durée nécessaire à l’instauration de filières de tri et de recyclage pour les prendre en charge.

Pourtant, le recyclage devient l’argument majeur des industriels, justifiant la poursuite de la production d’emballages jetables. Ni l’utilisation de matériaux plus faciles à recycler, ni la diminution des volumes produits, ni même le recours à plus de matières recyclées n’apparaissent comme de vraies alternatives. Ainsi, les six plus gros producteurs mondiaux de boissons n’intègrent en moyenne que 6,6 % de plastique recyclé dans leurs bouteilles.

Finalement, Flore Berlingen en vient donc à questionner l’utilité même du recyclage : « on en vient à chercher des moyens de recycler ce qui ne devrait même pas exister en premier lieu », se désole-t-elle. Et elle ajoute : « la politique du recyclage n’est donc pas seulement insuffisante, elle est devenue contre-productive ». L’auteur considère en effet que le recyclage devient un alibi pour entretenir la surconsommation. Elle mobilise pour cela différents exemples de multinationales qui mettent en avant leurs efforts en matière d’éco-conception et de recyclage pour des projets très ciblés, afin de détourner l’attention de leurs pratiques majoritaires beaucoup moins vertueuses.

En effet, les arguments économiques et logistiques continuent à faire pencher la priorité des industriels du côté du tout-jetable, et notamment du plastique, pour valoriser les produits mais aussi protéger des denrées fragiles, périssables, qui sont stockées et qui voyagent parfois sur des milliers de kilomètres. L’enjeu, selon l’auteur, dépasse donc largement la question des déchets, qui ne sont qu’un maillon des systèmes de production mondialisés. L’industrie du recyclage en représenterait une étape supplémentaire : « à la fois issue d’une surproduction (elle est le débouché et la caution environnementale du tout-jetable) et à l’origine d’une surproduction, du fait de son modèle économique qui la pousse à une course au volume ».

En conclusion, pour sortir de ce cercle vicieux, Flore Berlingen estime qu’il faut repenser entièrement l’organisation des filières de recyclage, les politiques publiques de soutien au secteur et les campagnes de communication. En bref, redonner au recyclage sa vraie place dans la société et donc centrer l’essentiel des efforts collectifs sur la lutte contre le tout-jetable dans tous les pans de la consommation.

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