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Institutions - Société, modes de vie

Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties

Par

Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties
DIAMANTI Ilvo et LAZAR Marc , « Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties », Gallimard, 2019.

La remarquable expansion de mouvements populistes en Europe est révélatrice du malaise de nos démocraties représentatives libérales. À la fois symptômes et vecteurs de leur métamorphose, ils participent de l’instauration subreptice d’un nouveau système qu’Ilvo Diamanti et Marc Lazar nomment la « peuplecratie ».

Pour analyser le populisme d’aujourd’hui et comprendre en quoi il engendre une mutation de nos démocraties, les auteurs — tous deux historiens, politologues et sociologues — se penchent sur les cas italien et français, dont les différences mais aussi les similitudes offrent à la recherche un excellent terrain d’étude. Après la démocratie des partis et des parlements, puis la démocratie du public, une nouvelle dynamique se met en place, affirment-ils, fondée sur l’idée d’une souveraineté absolue du peuple, sans limites et sans médiations.

En quoi consiste le populisme ? Plutôt qu’une idéologie, il est un « syndrome qui met en forme différents matériaux symboliques » selon Pierre-André Taguieff : des solutions présentées comme évidentes, construites suivant une logique dichotomique, la sollicitation du registre émotionnel, la temporalité de l’immédiateté — qui annihile réflexion et délibération —, l’exaltation du peuple souverain, vertueux, héraut de la nation, l’hostilité aux élites et enfin le culte du leader. À ces invariants s’ajoutent, depuis les années 1980, des caractéristiques nouvelles, propres au néopopulisme. En premier lieu, une adhésion revendiquée à la démocratie, telle que Lincoln la définissait — « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple » — jugée dévoyée par le système de représentation et par la classe dirigeante qu’il engendre. Autres caractéristiques, inédites par leur intensité plus que par leur nature : l’exclusion de l’Autre, que le traitement médiatique et la récente crise migratoire ont rendu encore plus menaçant ; le repli sur soi et l’érection de frontières, suite à la mondialisation et aux formidables évolutions technologiques. Notons que leur nouvelle fonction tribunitienne leur permet de canaliser la contestation et de contribuer, paradoxalement, au bon fonctionnement de la démocratie.

Il est courant d’assimiler les mouvements populistes à l’extrême droite. Pourtant, ils ont également existé à gauche de l’échiquier politique. Aujourd’hui, tous s’efforcent de dépasser les clivages politiques, mais des divergences demeurent quant à la sociologie de leur électorat, l’organisation du mouvement — parti ou « non-parti » — ou encore leur conception du peuple. À cet égard, la typologie proposée par Ilvo Diamanti et Marc Lazar offre une grille d’analyse éclairante, le terme de peuple recouvrant, suivant les mouvements ou les situations : la « plèbe », les « gens du commun », disposant d’un bon sens glorifié ; le « populus », constitué de citoyens actifs et fortement politisés ; le peuple consommateur de biens matériels, de travail, de protection…

Afin d’illustrer leur propos, les auteurs portent le projecteur sur la France et l’Italie, deux pays opposés par la longévité de leur expérience démocratique ou par la force de leurs institutions et administrations, et qui pourtant connaissent des poussées populistes récurrentes.

La longue tradition populiste française remonte à la fin du XIXe siècle, avec le boulangisme ou la ligue antisémitique de Drumont. Aujourd’hui, deux partis politiques français revendiquent l’étiquette populiste : le Rassemblement national et la France insoumise. Marine Le Pen a donné au premier une orientation nationale-sociale populiste puisque, outre la dénonciation des élites, de l’islam, de l’immigration, la restauration de l’ordre et de la sécurité, l’encensement du peuple, elle est partisane d’un protectionnisme économique, de la défense du service public et de la protection sociale contre le capitalisme mondialisé. De son côté, Jean-Luc Mélenchon, en s’affranchissant du Front de gauche en 2016, propose une forme inédite de populisme qui ajoute aux valeurs républicaines, laïques, étatistes, sociales traditionnelles de la gauche une méfiance à l’égard de la démocratie représentative et des élites — il forge la notion de « dégagisme » — et le rejet d’une logique d’appareil de parti.

En Italie, le populisme puise ses racines dans deux mouvements, l’un de gauche, importé de France, d’origine jacobine et révolutionnaire, l’autre catholique, hostile aux armées révolutionnaires françaises, dont certains thèmes inspireront le fascisme. Après la courte parenthèse du qualunquismo (le parti de l’homme quelconque) dans les années d’après-guerre, l’Italie fait, la première en Europe, l’expérience de la « démocratie du public ». Dans ce système, précurseur de la peuplecratie, les partis affaiblis s’effacent derrière le leader qui établit un lien direct avec le public. Silvio Berlusconi, l’« entrepreneur-leader », en est la première incarnation. Son « parti personnel », Forza Italia, serait « génétiquement » populiste. Mais, selon les auteurs, la mère des populismes italiens est la Ligue du Nord. À l’origine anticentraliste et proeuropéen par opposition à Rome, ce parti devenu Ligue nationale adopte des positions clairement droitistes et eurosceptiques depuis que Matteo Salvini en a pris la direction. À l’autre extrême, Beppe Grillo crée en 2009 le M5S (Mouvement cinq étoiles). Plus qu’un chef de parti, dont le mouvement s’affiche comme un « non-parti », il est le « mégaphone » d’un public très diversifié. Favorable à la démocratie directe, il prône l’utilisation du Web comme méthode de participation sans médiation.

En France comme en Italie, les leaders des partis traditionnels ont été contraints d’adopter un style et un discours populistes pour exister sur la scène électorale. À cet égard, Ilvo Diamanti et Marc Lazar proposent une analyse édifiante des méthodes et éléments de langage adoptés par leurs principaux dirigeants : références au peuple, positionnement antisystème, dénonciation des médias et corps intermédiaires, personnification de la relation avec le public, référendum personnel… Ainsi, le populisme existe désormais sous deux formes : des mouvements qui le revendiquent comme fondement de leur identité ; une ressource pour conquérir, voire exercer le pouvoir. La peuplecratie est en place.

Comment expliquer la montée du populisme et l’apparition de la peuplecratie ? Les causes seraient économiques et sociales, identitaires, politiques et technologiques. À cet égard, les auteurs soulignent les effets d’une conjonction de ces deux dernières dimensions : une extrême défiance à l’égard de la démocratie représentative et de toute forme de médiation d’une part, une désintermédiation renforcée par le développement du numérique d’autre part. L’illusion se crée de la faisabilité d’un débat public au sein d’une agora virtuelle, donnant lieu à une démocratie « immédiate ».

Pas de catastrophisme dans cet ouvrage. Mais un appel à la vigilance pour que la peuplecratie, ce système dans lequel nos démocraties représentatives basculent progressivement, ne soit pas une étape préliminaire à la démocratie illibérale, telle qu’elle existe dans certains pays d’Europe de l’Est.

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