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Institutions - Ressources naturelles, énergie, environnement

Petite et Grande Histoire de l’environnement, Konrad von Moltke (1941-2005)

Petite et Grande Histoire de l’environnement, Konrad von Moltke (1941-2005)
WEILL Claire , « Petite et Grande Histoire de l’environnement, Konrad von Moltke (1941-2005) », Museo éditions, 2021.

Il faut rendre grâce à Claire Weill de nous tirer par la manche pour accomplir un pèlerinage vertigineux dans les limbes de la protection de l’environnement, en compagnie de Konrad von Moltke qui, à l’instar de quelques grandes figures de l’écologie du XXe siècle comme Dennis Meadows, Maurice Strong ou Gro Harlem Brundtland, imprima sa marque dans la fabrique de la politique environnementale internationale.

L’auteur revient sur les prémices d’une diplomatie environnementale prenant forme avec la première conférence mondiale sur l’environnement humain de Stockholm en 1972. Événement qui prolonge la prise de conscience de la dégradation de l’environnement dans quelques pays (notamment les États-Unis, la France, le Canada, les Pays-Bas) qui créent des institutions ad hoc, accompagnée par la contestation de plus en plus vive de mouvements écologistes dans les pays développés. La Commission européenne, au sein de laquelle apparaît une unité Environnement, s’empare à son tour de ce sujet et c’est bien une nouvelle ère qui s’ouvre, avec un foisonnement d’initiatives dont celle qui voit Konrad von Moltke, en 1975, fonder l’Institut pour une politique européenne de l’environnement (IPEE/ IEEP, Institute for European Environmental Policy, en anglais), sous l’égide de la Fondation européenne de la culture (FEC). L’IPEE est une structure privée située à Bonn, dotée d’un budget modeste octroyé par la FEC, qui s’attelle à développer un esprit transnational dans les politiques mises en œuvre en matière d’éducation et d’environnement.

La pollution transfrontière, les droits de l’homme et l’environnement, l’environnement et la société rurale font partie des premières thématiques étudiées par l’Institut qui, comme les think-tanks classiques, mobilise des expertises scientifiques pour les mettre au service de l’action publique. Les armes fourbies par Konrad von Moltke et son équipe sont des policy studies (études d’orientation politique), disséminées le plus largement possible auprès des cibles que sont les parlements nationaux, le Parlement européen, l’Assemblée consultative du conseil de l’Europe et les administrations nationales. Pour conforter son positionnement européen, l’Institut ouvre des bureaux à Paris et à Londres, mais pas à Bruxelles pour éviter d’être à la remorque de la Commission. Le thème des droits de l’homme tient à cœur à Konrad von Moltke, qui fait le constat que dans les pays communistes ou dans les dictatures sud-américaines, « les questions environnementales émergent comme des espaces possibles, voire des points d’entrée de la contestation politique ». Ainsi dans les pays de l’Est et l’URSS, ces mouvements de résistance sont tolérés, tandis que la déforestation en Amazonie donne l’occasion aux communautés autochtones de faire face aux projets de colonisation agricole des juntes militaires. « Dans ce contexte, la participation à des conférences environnementales permet à des ressortissants de ces pays d’échanger sur d’autres sujets. »

Mais c’est sur le terrain proprement européen que se déploie l’IPEE. En 1979, alors que le Parlement européen est élu pour la première fois au suffrage universel, Konrad von Moltke et son équipe exercent un intense lobbying pour que soit créée, au sein de la Commission européenne, une direction générale « Environnement, santé publique et protection des consommateurs », et pour que la protection de l’environnement soit enfin inscrite dans le Traité. Ce qui fut fait en 1987, avec l’Acte unique européen, mais Konrad von Moltke le précurseur avait alors quitté l’Institut.

L’application des directives européennes par les États membres reste encore aujourd’hui un problème épineux, quand bien même il fut abordé par l’IPEE dès 1983. Celui-ci convainquit la Commission de lui confier une étude pour évaluer la mise en œuvre légale et pratique de ces législations au Royaume-Uni, en France et en Allemagne. Ces travaux, finalement financés par les ministères de l’Environnement des pays concernés, furent à l’origine d’un tournant considérable dans la volonté d’appliquer une politique restée jusqu’alors à l’état natif. La participation des citoyens, des associations, des élus de tous les pays monte alors en puissance, avec la quasi-certitude que les plaintes pour manquement d’État adressées à l’exécutif européen seront suivies d’effets. C’est en cette même période pionnière que Konrad von Moltke s’intéresse à l’économie de l’environnement, dont il perçoit qu’elle sera la clef d’une incrémentation environnementale dans les rouages des décisions politiques à venir, notamment avec l’application du principe pollueur-payeur dont il est l’un des défenseurs.

En se faisant le promoteur du fameux principe de précaution, qui sera introduit au sommet de Rio et dans le traité de Maastricht en 1992, Konrad von Moltke confirme sa puissance intellectuelle. Un rapport préparé par ses soins sur le Vorsorgeprinzip, principe de prévention figurant dans une loi fédérale adoptée en 1974, et les suites qui lui sont données au Royaume-Uni et par les institutions multilatérales, va être déterminant pour refondre la législation européenne sur le contrôle des substances chimiques. Claire Weill décrit avec précision cette avancée fondamentale, qui illustre une fois de plus la prescience de Konrad von Moltke.

On admire également la capacité d’anticipation des interfaces entre économie mondialisée et environnement quand il a, très tôt, soulevé des questions telles que l’impact de l’étirement géographique des chaînes de valeur et, bien sûr, lors de la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), celle des rapports entre commerce mondial et environnement. Il a plaidé vainement pour une ouverture de l’OMC et des négociations commerciales à la société civile, et prédit de façon très clairvoyante que l’OMC finirait par pâtir de ses méthodes de négociation fermée.

On est frappé par sa capacité à combiner enseignement, direction d’institutions et une action de réseautage à l’échelle mondiale au bénéfice d’une cause qu’il plaide inlassablement. Cette biographie intellectuelle, on en remerciera Claire Weill, donne à réfléchir sur ce qu’ont été les premières décennies de la politique internationale de l’environnement et comment un seul homme peut, en mobilisant son intelligence, son énergie et son savoir-faire, soulever des montagnes. Un temps probablement révolu pour ce qui concerne l’environnement, au bénéfice d’une prise en charge collective du sujet. C’était le temps des pionniers…

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