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Pale Rider: The Spanish Flu of 1918 and How It Changed the World

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Pale Rider: The Spanish Flu of 1918 and How It Changed the World
SPINNEY Laura , « Pale Rider: The Spanish Flu of 1918 and How It Changed the World », Public Affairs, 2017.

N.B. : cet ouvrage a été édité en français — La Grande Tueuse. Comment la grippe espagnole a changé le monde, Paris : Albin Michel, août 2018, 432 p.

Laura Spinney, une journaliste scientifique britannique, décrit dans ce livre l’épouvantable crise sanitaire que provoqua, en 1918, la pandémie de grippe espagnole, notamment dans l’Europe en guerre. Il est structuré en huit parties, les six premières consacrées à l’histoire de la pandémie et les deux dernières aux leçons qui en ont été tirées, une brève introduction rappelant deux événements historiquement symboliques : le 9 novembre 1918, Guillaume II abdiquait à Berlin, un prélude à l’armistice signé deux jours plus tard ; à Paris, le poète Guillaume Apollinaire, blessé de guerre, mourait de la grippe espagnole.

La première partie est un utile rappel historique : les épidémies se sont probablement propagées lorsque l’élevage, il y a douze mille ans, a mis en contact les hommes et les animaux domestiques. La grippe fit de très nombreuses victimes dans l’Antiquité, et un million de morts en Russie en 1889 ; la peste dite de Justinien en aurait fait 25 millions au VIe siècle et elle a fauché le tiers de la population européenne au Moyen-Âge ; 100 000 personnes périrent du choléra en France en 1832. L’auteur rappelle que les épidémies ont souvent été considérées comme une « punition » divine mais que les progrès de la science au XIXe siècle, notamment les travaux de Louis Pasteur, ont fait évoluer les mentalités. On a alors compris l’origine microbienne de maladies, comme la tuberculose dont est responsable le bacille de Koch, mais, en 1892, un des élèves de Pasteur, Richard Pfeiffer, a indûment attribué à une bactérie la cause de la « grippe russe ».

Dans ses deuxième et troisième parties, Laura Spinney décrit « l’anatomie » de l’épidémie et sa propagation. En mars 1918, un premier cas de grippe dite espagnole fut signalé, sur un cuisinier, aux États-Unis, dans un camp militaire au Kansas ; celle-ci se propagea alors dans les ports où embarquaient les troupes américaines à destination de l’Europe, puis à partir des ports français elle gagna toute l’Europe et les armées des pays belligérants. À Madrid, le roi d’Espagne, Alphonse XIII, tomba malade ; la Suisse, pays neutre qui accepta de soigner des prisonniers de guerre gravement blessés, fut elle-même fortement touchée. La maladie passa en Afrique, en Inde et sans doute en Chine. Une deuxième vague arriva fin août 1918 et si ses effets furent bénins pour la majorité des malades, pour d’autres ils furent terribles, leurs poumons furent atteints, et elle provoqua des hémorragies et des cyanoses ; beaucoup de jeunes et de femmes enceintes moururent. Une troisième vague survint au printemps 1919, lors des négociations de paix à Paris, elle n’épargna pas le président Woodrow Wilson. Nommer une épidémie n’est jamais aisé, souligne l’auteur, l’Organisation mondiale de la santé n’ayant fixé une règle qu’en 2015. Comme la grippe de 1918 touchait l’Espagne, pays neutre où la presse évoquait, sans censure, l’épidémie qui y sévissait, les autres pays lui ont donné le nom de « grippe espagnole » (les médecins militaires français, pour cacher sa nature, l’avaient baptisée « maladie onze »).

La bataille pour traiter la maladie, un « dilemme médical », et trouver son origine est décrite dans les quatrième et cinquième parties du livre. Des quarantaines avaient été imposées aux navires lors des pestes médiévales, initialement à Venise, et en 1918, écoles, théâtres, gares furent souvent fermés, le port d’un masque fut recommandé au Japon. À Paris, on badigeonna les stations de métro avec de l’eau de Javel, une initiative critiquée par le Dr Roux, le directeur de l’Institut Pasteur, mais à New York, la municipalité s’opposa à la fermeture des écoles pour des raisons sociales et peu d’enfants furent touchés par l’épidémie. On ne put éviter le recours à des remèdes « miracles », l’aspirine et des décoctions à base d’arsenic, des charlatans vantèrent les bienfaits de l’alcool et du tabac. Dans beaucoup de métropoles, comme Paris, Rio et Johannesburg, les habitants les plus pauvres furent davantage victimes de l’épidémie. On s’est interrogé, ultérieurement, sur le « patient zéro » : l’épidémie avait-elle commencé au Kansas ? Une origine dans le Shanxi, en Chine, touché par la grippe, fut envisagée, car les alliés recrutaient des travailleurs chinois pour leurs usines, ceux-ci transitant par le Canada et les États-Unis pour gagner l’Europe ont pu propager l’épidémie. Le bilan de la mortalité est difficile à établir, les statistiques de nombreux pays d’Asie et d’Afrique étant incertaines. Le chiffre de 22 millions de morts dans le monde (supérieur à celui de la guerre), donné en 1920, est un minimum, il pourrait être proche de 50 millions (l’auteur ne donne pas de bilan pour la France, où la grippe aurait fait 250 000 victimes selon d’autres sources).

Les deux dernières parties du livre sont consacrées à la recherche de l’origine microbienne de l’épidémie et au « monde d’après ». La piste du bacille de Richard Pfeiffer, Haemophilus influenzae,n’était pas bonne mais les chercheurs ne disposaient pas de techniques pour identifier un « microbe », plus petit qu’une bactérie. Après l’invention du microscope électronique, il fut admis, dans les années 1930, qu’un virus était responsable de la grippe, transmis à l’homme par des animaux. Les premiers vaccins furent mis au point et le séquençage du génome des virus fut réalisé dans les années 1990, notamment celui de la grippe H1N1, la grippe espagnole. Les chercheurs ont alors reposé la question de son origine, et Laura Spinney décrit l’enquête de détective qu’ils ont réalisée jusque dans un cimetière en Alaska pour y répondre. S’ils n’y sont pas totalement parvenus, ils ont pu montrer, en revanche, que le virus avait probablement muté entre la première et la deuxième vague de l’épidémie, et qu’il avait transité d’un animal à l’homme puis, en mutant, sa transmission entre humains était devenue possible. Son ampleur dans des hôpitaux militaires près d’Étaples en 1918, proche de la baie de Somme, a conduit à soupçonner des oiseaux migrateurs, comme les canards, d’avoir été des incubateurs du virus. Des facteurs immunologiques et génétiques ont pu jouer, dans la mesure où la mortalité et l’âge moyen des victimes ont varié d’un continent à l’autre.

L’auteur termine en évoquant les années d’après-guerre. Beaucoup de malades survécurent avec des troubles psychologiques (ce fut le cas du compositeur Béla Bartok), nombre d’enfants restèrent orphelins — on a parlé d’une génération perdue — et l’impuissance de la médecine a aussi favorisé une critique de la science. Plus positivement, les gouvernements ont reconnu la nécessité d’une politique de santé publique épaulée par l’épidémiologie. Alors qu’Egon Schiele et Gustav Klimt (morts tous deux à Vienne en 1918, sans doute de la grippe) avaient peint des tableaux évoquant le rôle de la médecine, elle constate que les artistes ont peu évoqué dans leurs œuvres la crise sanitaire qui avait marqué l’Europe, comme s’ils voulaient tourner la page : le monde avait changé. L’autobiographie d’une Américaine survivante de la grippe, Katherine Anne Porter, Pale Horse, Pale Rider, publiée en 1939 [1], est l’un des rares romans qui lui furent consacré, elle a donné son nom au livre de Laura Spinney.

Pale Rider décrit avec talent l’épidémie de grippe espagnole dans ses dimensions médicales, scientifiques, humaines, sociales, économiques et géopolitiques. Le lecteur français y trouvera certes peu de détails sur la France mais, alors que la pandémie de coronavirus provoque actuellement une grave crise sanitaire, on le lira avec le plus grand intérêt. On constate, en effet, qu’à l’époque, même si les circonstances étaient très différentes, tous les débats qui agitent aujourd’hui la planète à son sujet avaient eu lieu : région d’origine de la maladie, mode de propagation du « microbe », traitements possibles, espoir de médicaments « miracles », rôle du confinement, fermeture ou non des écoles, etc. En 2020, il est utile de prendre en considération les leçons que l’on avait pu tirer de la crise de 1918.



[1] Traduction française : Cavalier d’ombre, Paris : Julliard, 1990.

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