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Santé - Société, modes de vie

Oublier Wuhan. Essais sur l’histoire contemporaine des crises sanitaires

Par

Oublier Wuhan. Essais sur l’histoire contemporaine des crises sanitaires
ZYLBERMAN Patrick , « Oublier Wuhan. Essais sur l’histoire contemporaine des crises sanitaires », La Fabrique éditions, 2021.

Dans cet ouvrage patchwork, Patrick Zylberman nous propose sa vision d’historien pour prendre du recul sur la crise Covid-19, au travers de brefs essais et d’entretiens qu’il a donnés à de grands médias en 2020. Ainsi, Oublier Wuhan s’approche plus de la collection de notes et de réflexions disparates, à la qualité parfois hétérogène, que d’un texte cohérent, un défaut qu’il faudra surmonter pour se plonger dans la pensée de son auteur.

Ce dernier avance, en effet, quelques arguments pertinents pour repenser la pandémie que nous traversons. Déjà, Patrick Zylberman nous appelle à relativiser la « catastrophe » que nous vivons en la replaçant dans le temps long. Ainsi rappelle-t-il que la « fascination et la terreur, déjà présentes dans l’Apocalypse de Jean, demeurent comme la marque de fabrique des épidémies de grande ampleur, vues sous l’angle culturel » (p. 44). Les communautés humaines font de l’événement sanitaire une catastrophe par leurs réactions aux dommages physiques que le virus cause. Les répercussions émotionnelles se transcrivent alors aux échelles individuelles mais aussi collectives. « L’infection ne détruit pas seulement les corps, elle s’attaque aussi aux institutions, à la société, à l’ethos » (p. 48). Notre réaction face au danger décuple la crise et l’amplifie à tel point que, selon l’historien, « un double récit crucial ne cesse de se répéter », celui « de la crise historique de l’épidémie » et celui de la « crise cosmique de la fin du monde » (p. 57). Devant le SARS-CoV-2, nous serions donc tombés dans les mêmes schémas de panique et de bouleversement psychique que nos ancêtres face, par exemple, à la peste (p. 141), et ce jusque dans nos théories du complot. Ces dernières, certes amplifiées par les réseaux sociaux, ne sont finalement pas si novatrices : « les sociétés demeurent dans un état d’incertitude et de discorde concernant l’étiologie, l’origine même de l’épidémie, une porte ouverte à toute sorte d’actes de violence et de barbarie » (p. 71).

Le relativisme de l’auteur est bien un outil utile pour réfléchir plus posément aux décisions collectives et politiques qui accompagnent l’événement sanitaire. D’ailleurs, l’auteur s’attelle aussi, dans son livre, à critiquer gouvernants et gouvernés. Les premiers n’ont pas su, nous dit-il, diriger le pays en situation d’incertitude et ont confondu risque et menace. L’historien dénonce là le manque de culture du risque chez nos décideurs politiques (p. 12-13), les rendant impuissants à se défaire des liens du passé pour appréhender les spécificités de cette crise (à la cinétique d’abord explosive mais très vite une crise au ralenti [p. 85]) et les laissant vulnérables à de vaines polémiques autour, par exemple, de la question du port du masque. Mais les citoyens eux, sont tout aussi critiquables affirme Patrick Zylberman : indisciplinés, insuffisamment enclins à renoncer à leurs libertés individuelles (p. 105) et surtout incapables de prendre leurs « propres responsabilités » dans les écueils de la gestion de la crise sanitaire » (p. 157).

Ainsi, selon Oublier Wuhan nous serions tous fautifs, nos réactions irrationnelles, notre méconnaissance du passé et notre inconséquence sont les causes de la crise. L’auteur sait pointer avec une grande lucidité, il est vrai, les pièges que nous aurions pu éviter pour diminuer l’ampleur de la crise Covid-19, tant d’un point de vue strictement sanitaire que d’un point de vue psychologique, voire anthropologique. Mais l’historien est-il le seul à y voir clair dans la tourmente ? Nous en doutons, car Patrick Zylberman n’est pas immunisé contre ses propres émotions. En témoigne l’alternance, au gré des pages, entre une approche mesurée, froide et des critiques, souvent contestables, d’une situation encore en cours de développement. Peut-être est-il simplement trop tôt pour étudier cette crise au prisme de l’Histoire…