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Oublier la Terre ? La conquête spatiale 2.0

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Oublier la Terre ? La conquête spatiale 2.0
ARNOULD Jacques , « Oublier la Terre ? La conquête spatiale 2.0 », Le Pommier, 2018.

Après l’épopée de la course à la Lune, dans les années 1960, les agences spatiales ont eu l’impression d’être oubliées par leurs gouvernements. Quoique les budgets spatiaux soient en réalité restés considérables, aucun « programme qui fait rêver » n’a plus été adopté depuis 40 ans. En février 2010, le président Obama a même annoncé l’annulation du programme Constellation (décidé en 2004 par George W. Bush) qui prévoyait l’envoi d’astronautes sur la Lune pour des missions de longue durée. Seule la Chine, pour combler son retard, s’est dotée de plans ambitieux (nous y reviendrons).

Pendant ce long « hiver spatial » — par référence au semblable hiver connu par l’intelligence artificielle —, l’argent public a essentiellement servi à consolider la maîtrise de l’espace proche (observation de la Terre et du climat, télécommunications, géolocalisation, télescope Hubble, station spatiale internationale, navette spatiale) et à envoyer des sondes robotisées vers l’espace lointain, qui font certes considérablement avancer la science, mais donnent au grand public l’impression que l’on tourne en rond.

Or voici qu’un vent nouveau se lève au tournant du siècle, avec l’irruption du secteur privé. Près de 800 entreprises [1], la plupart américaines, épaulées par une cinquantaine de capital-risqueurs [2] se lancent dans ce qu’on appelle le NewSpace (ou Espace 2.0). Les gouvernements se mobilisent pour leur ouvrir la route [3], la NASA accompagne le mouvement avec divers programmes, et l’on observe un glissement général d’une politique nationale de prestige ou de défense vers une politique entrepreneuriale et commerciale reposant sur des montages public-privé.

L’évolution mercantile du NewSpace ranime la question du droit de l’espace. Un organe des Nations unies, le Committee on the Peaceful Uses of Outer Space (COPUOS) veille, depuis 1959, à coordonner les efforts en matière d’applications pacifiques et à faire respecter le principe d’utilisation de l’espace au profit de l’humanité dans son ensemble. En octobre 2015, le juriste américain Henry Herzfeld, a ouvertement remis en question le sens et l’application à l’espace des notions de bien commun, de patrimoine commun et d’apanage de l’humanité jusqu’alors utilisées par les accords internationaux [4]. Un noyau de juristes universitaires, réuni au sein du groupe de travail The Hague Space Resources, s’est attelé à l’élaboration de building-blocks pour une future législation de l’espace.

Des voix s’élèvent pour demander le partage équitable entre le plus grand nombre des promesses de l’espace, en chargeant les Nations unies d’accorder aux entreprises des concessions conditionnelles et limitées dans le temps. Cette idée ambitieuse suppose toutefois l’existence d’une souveraineté sur l’espace que les Nations unies ne possèdent pas.

Sans attendre d’hypothétiques accords internationaux, la Chine vient de se doter d’un vigoureux programme spatial couvrant la période 2017-2045 et se prépare à envoyer un équipage sur la Lune. Elle envisage même d’y établir une base relais pour l’exploitation minière des astéroïdes. Du côté du NewSpace, les annonces privées se multiplient, notamment les plans de vols habités d’Elon Musk (premier vol vers Mars en 2026) ou de Bas Lansdorp et Arno Wielder (Mars One[5].

Logiquement, Jacques Arnould accorde une large place aux questions d’éthique, dont il est responsable au sein du Centre national d’études spatiales (CNES). Si les portes qu’il ouvre sont nombreuses, les pistes esquissées reflètent l’indécision de la communauté spatiale. À la question « pourquoi aller au-delà de notre banlieue spatiale ? », les réponses varient de l’élémentaire « parce que c’est possible » au prophétique « parce que la Terre va être rapidement trop petite pour l’espèce humaine », selon que l’on s’inspire de Victor Hugo (l’utopie est la vérité de demain) ou de Bertrand Russel (jusqu’à ce que nous ayons mis notre propre maison en ordre, je pense que nous ferions mieux de laisser la Lune en paix).

Pour son programme Cosmic Vision, qui court jusqu’en 2025, l’Agence spatiale européenne (ESA) semble avoir pris le parti de ne s’intéresser qu’à la science : quelles sont les lois fondamentales de la physique de l’Univers, comment se forment les planètes, comment est apparue la vie ? À ces questions, les sondes robotisées et dopées à l’intelligence artificielle peuvent apporter bien des réponses avant que l’on soit prêt (ou contraint) à envoyer des humains dans l’espace lointain.

Au terme de l’ouvrage de Jacques Arnould, nous avouons rester encore sur notre faim :

— Quelle est l’urgence d’aller sur la Lune pour s’y approvisionner en hélium 3, alors que les réacteurs à fusion thermonucléaire n’auront besoin de quantités significatives de cet isotope que lorsqu’ils fonctionneront industriellement (pas avant plusieurs dizaines d’années) et que d’autres formules seront peut-être retenues entre-temps ?

— Avant d’envisager des missions habitées ambitieuses, ne faut-il pas se libérer d’abord des contraintes liées à la propulsion par ergols chimiques, qui atteint ses limites ?

— Avant de coloniser le cosmos, ne faudrait-il pas se préoccuper de nettoyer les orbites terrestres des débris les plus dangereux qui s’y sont accumulés de façon irresponsable depuis 60 ans ?

— Faut-il écouter les prophètes de malheur, qui estiment que l’homme doit se préparer à quitter une Terre devenue trop étroite et fragile pour une espèce à la croissance et la voracité incontrôlables ?

— Faut-il aider des colons inspirés à partir pour des voyages sidéraux sans espoir de retour ?

— Faut-il accepter de manipuler l’espèce humaine pour produire des surhommes immunisés contre les rayonnements cosmiques, des cyborgs capables de supporter des voyages plus longs que la durée actuelle de la vie humaine ?

Peut-être Jacques Arnould prépare-t-il une suite à cet ouvrage ?



[1] En 2002, Elon Musk crée la Space Exploration Technologies Corporation, autrement dit SpaceX, qui développe des lanceurs récupérables (ce qu’aucune agence publique n’avait réussi avant lui) et prépare un lanceur très lourd, Falcon Heavy, en vue d’une mission habitée vers Mars à échéance rapprochée. En 2004, Richard Branson annonce la création de la société de tourisme spatial Virgin Galactic, qui utilisera des engins de type SpaceShipOne pour initier de riches amateurs aux joies du vol suborbital. En juin 2015, Greg Wyler achève de consolider son entreprise OneWeb et passe contrat à Arianespace pour lancer la première tranche d’une constellation de 1 000 satellites, qui apportera l’Internet haut débit à des millions d’usagers dans les zones les plus inaccessibles de la planète. Le minicargo spatial Dream Chaser, de la société Sierra Nevada, est retenu par la NASA (National Aeronautics and Space Administration) pour assurer six vols de ravitaillement de la station spatiale internationale à partir de 2009. Il est également envisagé par le Bureau des affaires spatiales des Nations unies (l’UNOOSA), pour donner accès à l’espace aux pays membres ne disposant pas d’infrastructures suffisantes (initiative Human Space Technology).

[2] Paul Allen et Charles Simonyi (Microsoft), Jeff Bezos (Amazon), Sergueï Brin, Larry Page et Eric Schmidt (Google), et une quinzaine d’autres milliardaires du Web, investissent massivement dans ces nouveaux champs de l’entreprise spatiale.

[3] Le 25 novembre 2015, le président Obama a signé le Space Resource Exploration Act, qui autorise les entreprises installées sur le territoire des États-Unis à entreprendre l’exploitation des ressources extra-atmosphériques. Le Grand-Duché de Luxembourg lui a emboîté le pas, avec l’intention d’attirer sur son territoire et, au besoin, de les aider financièrement, les entreprises spatiales étrangères. Le Luxembourg est déjà le premier opérateur mondial, avec une flotte de plus de 50 satellites géostationnaires.

[4] Pour encadrer le droit d’exploitation de l’espace extra-atmosphérique, cinq traités et accords interétatiques sont entrés en vigueur entre 1967 et 1984, dont les principes de liberté et de non-appropriation s’opposent à la création de droits souverains. Le principe d’utilisation pacifique de l’espace soulève une interminable dispute sur les technologies à double usage et la distinction entre activités à caractère agressif ou non.

[5] Nous ne parlons pas ici des offres de tourisme suborbital de Virgin Galactic, qui relèvent au départ de sauts de puce pour amateurs d’émotions fortunés, à bord du véhicule commercial StarShipTwo. L’objectif à plus long terme est la démocratisation du transport suborbital.

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