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Institutions - Société, modes de vie

Où va la démocratie ? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique

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Où va la démocratie ? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique
REYNIÉ Dominique , « Où va la démocratie ? Une enquête internationale de la Fondation pour l’innovation politique », Plon, 2017.

Voici un ouvrage luxueusement présenté, où les nombreux chiffres et les textes — assez brefs — respirent grâce à de très belles photos, souvent grand format et à une mise en page aérée. Tout est fait pour essayer de présenter de manière attrayante un sujet capital, l’avenir de la démocratie, qui semble devenir de plus en plus incertain. Il s’agit de dresser un état de l’opinion publique : les citoyens s’intéressent-ils à la politique et sont-ils prêts à s’impliquer dans la gestion de la cité ? Quel type de système politique veulent-ils ? Comment évaluent-ils la démocratie représentative ? Ont-ils ou non un attachement profond aux valeurs démocratiques et aux grandes libertés publiques ? Que souhaitent-ils pour l’Union européenne ? Font-ils confiance aux institutions ? Quels sont leurs sujets principaux d’inquiétude ? Ont-ils une vision optimiste ou pessimiste des changements dans les sociétés ? Défendent-ils des valeurs d’ouverture aux autres ou plutôt de repli sur l’entre-soi ?

Les thématiques abordées sont donc assez variées et pas étroitement centrées sur le système démocratique [1]. Pour réfléchir au devenir de la démocratie à l’âge de la méfiance politique et de la montée des populismes, la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) a commandé à l’institut de sondages Ipsos une enquête dans 26 pays — 22 de l’Union européenne, plus la Grande-Bretagne, la Norvège, la Suisse et les États-Unis —administrée par Internet à des échantillons censés être représentatifs de la population (22 000 interviews recueillies). C’est l’analyse des résultats que propose cet ouvrage collectif.

Le livre met très bien en évidence l’existence de forts clivages géographiques. À l’est et au sud de l’Europe, beaucoup considèrent que la démocratie fonctionne mal, alors qu’au nord, on est beaucoup plus positif sur l’état du système politique national. Les opinions publiques sont aussi beaucoup plus critiques à l’est et au sud. Ce sont surtout les Parlements, les partis, les gouvernements et les hommes politiques qui cristallisent le mécontentement ; ces derniers semblent ne s’intéresser qu’à leurs intérêts et seraient très souvent corrompus. Les systèmes autoritaires autour d’un « leader fort » semblent plus crédibles qu’autrefois. D’où des inquiétudes légitimes sur le devenir de la démocratie et de l’Union européenne quand on observe les souhaits fréquents de régime autoritaire dans des pays sans tradition démocratique à l’est de l’Europe (Lituanie, Bulgarie, Roumanie, République tchèque, Slovaquie). Ces mêmes pays, du fait de leur isolement de la période communiste et probablement aussi de leur fort nationalisme, sont devenus très opposés à l’immigration et critiques à l’égard de l’Union européenne.

Au-delà du clivage géographique, ces jugements négatifs sur le système politique sont plus fréquents parmi les jeunes générations, ce qui peut aussi nourrir l’inquiétude sur le devenir des démocraties représentatives. Les critiques sont également particulièrement développées dans les catégories populaires, chez ceux que certains appellent les perdants de la mondialisation [2].

Résultat très intéressant à méditer : presque tout le monde dit vouloir participer aux prises de décisions politiques et pouvoir voter pour les candidats de son choix. Mais, dans le même temps, un gros tiers des répondants estiment que « voter ne sert pas à grand-chose, les hommes et les femmes politiques ne tiennent pas compte de la volonté du peuple ». Autrement dit, les Européens restent attachés aux mécanismes de la démocratie — représentative et si possible participative — mais sont souvent déçus par les responsables politiques qu’ils élisent. On peut même penser que l’opinion exprime des aspirations si élevées à l’égard de la démocratie que cela pourrait expliquer sa désillusion, les institutions et les hommes politiques n’arrivant pas à se porter à la hauteur des attentes [3].

L’ouvrage comporte beaucoup de comparaisons entre pays, grâce à des focus sur certains d’entre eux comparés au reste de l’Europe, ou sur les États-Unis comparés au Vieux Continent. Cela permet de constater qu’il ne faut pas mécaniquement identifier une société à ce que pratique son gouvernement, comme nous avons trop souvent tendance à le faire. Ainsi la population américaine — à la différence de son président actuel — est beaucoup plus ouverte à l’égard des immigrés que la population européenne. Mais il faudrait aussi souligner que tant l’Europe que les États-Unis comportent des sous-groupes très divergents sur cette question.

Ce livre est donc très riche par les données accumulées, les nombreux graphiques et cartes, commentés par de très bons spécialistes. Quelques points méritent cependant d’être discutés. Tout d’abord, si l’ouvrage est fort justement composé de notices brèves, qui sont très clairement rédigées, il n’y a en revanche aucune logique dans la construction du plan d’ensemble, ce qui donne une alternance sans cohérence de notices consacrées à un pays et de notices thématiques. Il y a aussi assez souvent de la redondance dans les commentaires.

L’ouvrage montre très bien que les opinions sont globalement plutôt favorables au libéralisme économique, mais qu’elles préfèrent un modèle capitaliste autour de petites entreprises plutôt qu’autour des grandes. Le capitalisme international est loin de faire rêver. On regrettera que l’attachement à l’État-providence ne soit à peu près jamais évoqué, alors qu’il reste aussi très fort, comme le montrent beaucoup de grandes enquêtes internationales [4].

Du point de vue méthodologique, on peut regretter que les analyses se fassent toujours question par question, ce qui empêche les présentations synthétiques. On aurait pu construire des indices à partir de plusieurs questions fortement liées entre elles.

Par ailleurs, une question de validité des chiffres n’est pas très bien maîtrisée : à partir de quand une différence de pourcentages entre deux pays peut-elle être jugée significative ? Vu les marges d’erreur d’échantillons nationaux en général d’environ 1 000 individus, auxquelles s’ajoutent les aléas liés aux traductions du questionnaire en plusieurs langues, il est certainement prudent de ne pas considérer que des écarts de moins de cinq points soient significatifs d’une tendance socioculturelle. C’est pourtant ce que font parfois certains auteurs.

Enfin, il n’y a à peu près jamais de comparaisons dans le temps alors que des questions existent sur les mêmes sujets dans plusieurs enquêtes internationales barométrées, comme les Eurobaromètres [5], les European Values Studies (EVS) [6], l’International Social Survey Programme (ISSP) [7], la European Social Survey (ESS) [8], qui ne sont jamais citées, comme si la Fondapol était la première et la seule à s’interroger sur le devenir de la démocratie. Les évolutions sont donc postulées mais pas démontrées par comparaison avec des données antérieures, ce qui est regrettable d’un point de vue méthodologique, et étonnant quand on veut mesurer des évolutions jugées inquiétantes et que l’on intitule l’ouvrage Où va la démocratie ?



[1] En ce sens, l’ouvrage complète fort utilement l’Atlas des Européens. Valeurs communes et différences nationales, Paris : Armand Colin, 2013, dont j’ai codirigé la publication avec Frédéric Gonthier (analysé in Futuribles, n° 401, juillet-août 2014, p. 131-132. URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/atlas-des-europeens-valeurs-communes-et-difference/. Consulté le 9 mars 2018).

[2]Kriesi Hanspeter et alii,West European Politics in the Age of Globalization, Cambridge : Cambridge University Press, 2008.

[3]Norris Pippa, Democratic Deficit: Critical Citizens Revisited, New York : Cambridge University Press, 2011.

[4]Gonthier Frédéric, L’État-providence face aux opinions publiques, Grenoble : Presses universitaires de Grenoble (Libres cours / politique), 2017.

[5] Site Internet : http://ec.europa.eu/commfrontoffice/publicopinion/index.cfm. Les rapports publiés chaque semestre permettent d’avoir une idée très précise de l’attachement à l’Union européenne mais aussi du niveau d’euroscepticisme.

[6] Sites Internet : http://www.europeanvaluesstudy.eu/ et http://www.valeurs-france.fr/. La cinquième vague de cette enquête, en cours de réalisation, comportera des questions plus nombreuses sur les valeurs démocratiques. On trouve aussi beaucoup de résultats sur le même type de questions dans la World Values Survey qui a étendu l’enquête européenne à d’autres parties du monde : http://www.worldvaluessurvey.org/wvs.jsp

[7] Sites Internet : http://www.issp.org/menu-top/home/ et http://www.issp-france.fr/. Cette enquête comporte un module thématique annuel. La citoyenneté a été étudiée en 2004 et 2014, les attentes à l’égard des gouvernements en 1985, 1990, 1996, 2006 et 2016.

[8] Site Internet : http://www.europeansocialsurvey.org/. Cette enquête, réalisée tous les deux ans, comporte un module commun présent dans chaque vague et des modules spécifiques. La citoyenneté et la démocratie sont régulièrement abordées dans les questionnaires et analysées dans les résultats.

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