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Novacene: The Coming Age of Hyperintelligence

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Novacene: The Coming Age of Hyperintelligence
LOVELOCK James , « Novacene: The Coming Age of Hyperintelligence », Allen Lane / Penguin Books, 2019.

James Lovelock est le père de l’hypothèse Gaïa, qu’il proposa en 1970, assimilant la Terre à un vaste système vivant, intégrant à la fois la biosphère, l’atmosphère, l’océan et l’écorce terrestre, qui s’autorégulerait. Cette hypothèse a été considérée par les défenseurs de l’environnement comme l’équivalent d’un paradigme et elle a fait couler beaucoup d’encre ; elle a été adoptée notamment par le philosophe Bruno Latour. Dans ce nouveau livre, publié à l’occasion de son centième anniversaire (!), James Lovelock, un auteur prolifique, franchit les frontières de Gaïa pour livrer ses réflexions sur l’avenir du cosmos et de la vie sur Terre dans une nouvelle ère baptisée le « novacène ».

Le livre de James Lovelock comporte trois parties. Dans la première, l’auteur, physicien de formation, qui travailla sur l’atmosphère de la planète Mars à ses débuts dans la science, revient sur l’aventure que furent les recherches sur le cosmos. Il fait l’hypothèse que notre espèce est probablement seule dans l’Univers, la Terre ayant des conditions physico-chimiques exceptionnellement favorables à l’éclosion de la vie, fondées sur des composés organiques, que l’on retrouverait difficilement ailleurs (tous les spécialistes de la question ne sont pas d’accord avec cette affirmation). Revenant sur l’hypothèse Gaïa (dans la mythologie grecque celle-ci était la déesse de la Terre), il souligne que celle-ci est dans un état métastable, courant le risque d’être fortement endommagée par un astéroïde, mais que cette situation n’a pas empêché Homo sapiens, partie intégrante de Gaïa, d’apprendre à penser, une situation qui la distingue des autres planètes et, probablement, des exoplanètes (en orbite autour d’étoiles autres que le Soleil et dont les découvreurs ont été nobélisés en 2019). La disparition de l’homme, conclut-il, serait de mauvais augure pour le cosmos puisque nous sommes les seuls à le connaître. Il est vrai, corrige-t-il aussitôt, que l’avènement du cyborg, un organisme cybernétique autosuffisant comme l’homme, va changer la donne. Ces êtres inorganiques, constitués notamment de silicium, vont nous faire entrer dans le novacène.

Avant de caractériser le novacène, James Lovelock revient, dans la deuxième partie du livre intitulée « L’ère du feu », sur l’« anthropocène », une ère dont il fait remonter le début à l’invention, en 1712, de la machine à vapeur, ou « machine à feu », par l’Anglais Thomas Newcomen. L’alliance du charbon et de la machine à vapeur a donné le départ à la révolution industrielle et à une nouvelle période géologique marquée par les empreintes laissées par les techniques sur les milieux naturels et dans l’atmosphère, notamment des fortes concentrations de dioxyde de carbone. Cette transition s’est accélérée en à peine trois siècles, marquée par des guerres et, aujourd’hui, par la prolifération de mégapoles dévoreuses d’énergie (que l’on peut observer par des satellites). Le réchauffement du climat provoqué par l’accumulation du CO2 dans l’atmosphère de Gaïa, qui préfère les périodes froides, est certes une menace, mais l’auteur reste optimiste car l’humanité a les connaissances et le savoir-faire pour éviter une apocalypse climatique à laquelle il ne croit pas. Il égratigne au passage les écologistes, ou plus exactement les « Verts », qui oublient que le bilan de l’anthropocène est loin d’être totalement négatif (ce dont un centenaire peut témoigner…).

En fin de compte, comment James Lovelock envisage-t-il cette nouvelle ère que serait le novacène ? Il répond à la question dans sa troisième partie. Selon lui, la capacité de l’humanité, les habitants de Gaïa, à produire, à traiter et à utiliser rapidement de l’information grâce aux progrès du numérique, notamment de l’intelligence artificielle, sera le moteur de la transition vers le novacène. La performance de l’algorithme AlphaGo, qui a permis à une machine de battre un humain au jeu de go, en 2015, serait une véritable rupture car elle révèlerait les possibilités d’un nouvel engineering. Elle serait le signal que l’intelligence artificielle permettra l’émergence d’une nouvelle vie « intelligente », basée sur des matériaux comme le silicium des puces électroniques des ordinateurs.

Comme l’anthropocène, le novacène sera une ère où la technique jouera un rôle clef et, de même qu’il a fallu au moins deux siècles pour asseoir la suprématie du moteur thermique, il est possible qu’il faille plusieurs décennies pour que les cyborgs, des machines intelligentes, prennent le contrôle de Gaïa. Le cerveau humain a certes des compétences que n’ont pas les machines, il peut traiter une grande masse d’informations en parallèle, provenant notamment de nos sens, et il est créatif, mais James Lovelock suppose que grâce à leur puissance et leur rapidité de calcul, les cyborgs dépasseront ses performances et seront complétement autonomes par rapport aux humains. De formes et de tailles les plus diverses (l’auteur opte pour des sphères, une similitude avec Gaïa ?), ils seront capables de communiquer entre eux à l’aide d’un langage qui leur sera propre et selon une logique différente de la nôtre.

L’auteur est relativement optimiste car il estime que les cyborgs devront cohabiter sur Gaïa avec les humains, dont ils auront besoin pour survivre (notamment pour protéger leur électronique qui ne peut pas supporter des températures trop élevées…), mais cette cohabitation ne sera ni facile ni sans risques car des armes autonomes, des drones notamment, mises au point par des cyborgs pourraient s’attaquer aux humains. Revenant sur la question de l’existence d’une vie sur des exoplanètes, James Lovelock s’interroge sur la possible existence d’une superintelligence dans le cosmos, mais il en doute. Les cyborgs, nos successeurs, seront sans doute seuls, eux aussi, dans le cosmos.  

L’auteur a voulu présenter dans son livre une nouvelle hypothèse sur l’avenir de Gaïa dans le novocène. Elle s’apparente davantage à de la science-fiction, largement fondée sur une évaluation approximative des possibilités des techniques de l’information (le cosmos est lui-même de l’information, écrit-il). Comme beaucoup de techno-optimistes, il extrapole sur le long terme la validité de la loi de Moore de l’informatique et de l’électronique (le doublement biennal de la puissance des ordinateurs), alors qu’elle est en bout de course. L’hypothèse Gaïa était davantage une image symbolique de la Terre, considérée comme l’équivalent d’un être vivant avec ses rythmes et ses modes de régulation, mais elle n’a pas fait vraiment progresser la science. On peut craindre qu’il en soit de même avec les concepts de novocène et de cyborg. Ce livre à la lecture facile, écrit très clairement, a l’avantage de mettre en évidence l’importance qu’a prise le concept d’information dans nos sociétés — le bit informatique (et son prolongement quantique) y cohabite avec le joule (ou le kilowattheure). Selon James Lovelock, l’avenir de Gaïa dépend de l’écologie, du numérique et de l’électronique.

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