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Économie, emploi - Société, modes de vie

No Society. La fin de la classe moyenne occidentale

Par

No Society. La fin de la classe moyenne occidentale
GUILLUY Christophe , « No Society. La fin de la classe moyenne occidentale », Flammarion, 2018.

En France, le mouvement des « gilets jaunes » a rendu récemment Christophe Guilluy omniprésent dans les médias, et plus encore son expression déjà depuis longtemps popularisée de « France périphérique ».

De fait, il a publié, peu de temps avant cette crise, un troisième volet de ce qui peut a posteriori apparaître comme une trilogie. Après La France périphérique [1], puis Le Crépuscule de la France d’en haut [2], No society vient prolonger une analyse entamée voilà une quinzaine d’années sur la « fracture sociale », spatiale et politique entre une France des espaces métropolitains et une France périphérique laissée pour compte de la mondialisation. Cette dernière partie du triptyque procède à un changement d’échelle puisque Christophe Guilluy, s’il centre encore largement son analyse sur la France, élargit son diagnostic à l’ensemble des pays occidentaux, se référant par des cartes ou des exemples aux États-Unis, à la Grande-Bretagne, à l’Allemagne ou à la Suède.

Le constat de l’auteur est désormais largement connu dans ses grandes lignes : à une France des élites, localisée dans les grandes métropoles du territoire national et qui tire profit de la mondialisation, s’opposerait une France périphérique victime de toutes les conséquences négatives de ce même phénomène (désindustrialisation, repli des services publics). Néanmoins, paradoxalement, l’expression parlante de « France périphérique » dessert, par son succès et sa compréhension immédiate, la pensée de Christophe Guilluy qui a souvent été taxée de simpliste et est fréquemment résumée de manière outrancière.

En effet, si la vision est effectivement binaire, celle-ci n’exclut pas une certaine complexité : le choc des deux France n’est pas celui du monde de la ruralité face aux villes, ni celui des ouvriers des territoires désindustrialisés face au monde des services. Aux espaces métropolitains, pôles centraux des « archipels » de la mondialisation s’oppose plutôt une variété de territoires (campagnes « profondes », villes moyennes et petites villes, zones du périurbain subi) dont le point commun est qu’ils rassemblent des classes moyennes en voie de déclassement. Quant au monde des métropoles, là encore Christophe Guilluy n’occulte pas sa diversité interne, puisqu’il regroupe aussi bien des espaces traditionnellement bourgeois, des espaces « gentrifiés », en voie de l’être, mais aussi des zones qui cumulent les difficultés économiques et sociales (en d’autres termes, les banlieues).

Cette grille d’analyse permet de passer au crible d’autres espaces du monde occidental. La Grande-Bretagne périphérique (celle des grandes zones de désindustrialisation de ce pays pionnier de la révolution industrielle), l’Allemagne périphérique (celle d’une bonne partie de l’ancienne République démocratique allemande) et les États-Unis périphériques (notamment les États de la Rust Belt, au nord-est du pays) présenteraient ainsi les mêmes caractéristiques globales : taux de chômage supérieur à la moyenne, bouleversements profonds de la répartition des emplois, concentration de populations pauvres (forte proportion de temps partiels et d’emplois précaires).

En termes politiques, cette coupure à la fois spatiale, économique et sociale aurait conduit, d’après l’auteur, à l’arrivée au pouvoir de deux figures apparemment antithétiques, mais en réalité deux faces inversées d’une même réalité : Donald Trump aux États-Unis, porté par le vote de ces espaces périphériques, et Emmanuel Macron en France, élu par les élites mondialisées mais également par une catégorie encore importante de la population française protégée des effets les plus néfastes de la mondialisation par le fonctionnariat et l’État-providence (en gros, les fonctionnaires et les retraités).

Les élites seraient donc doublement coupables : elles font sécession, tant en termes politiques que sur le plan spatial, et abandonnent sciemment des classes moyennes majoritaires en voie de paupérisation. Le mépris social qui accompagne cet abandon était l’objet du Crépuscule de la France d’en haut, mais dans son nouvel ouvrage, Christophe Guilluy souligne un autre aspect de cette lutte des classes d’une nouvelle intensité : le déficit démocratique et la façon dont certains résultats électoraux ont été remis en question (le référendum sur l’Europe de 2005) ou risquent de l’être (le Brexit). Toutefois, les classes moyennes / populaires tiennent leur revanche sous une forme inattendue : leur soft power. Elles introduisent et imposent dans le débat public des questions que les classes dirigeantes font mine d’ignorer depuis des années : celles notamment du protectionnisme et du contrôle des flux migratoires.

On peut regretter que Christophe Guilluy ne conclue son ouvrage que sur un appel, d’ailleurs peu susceptible d’être entendu si on s’en tient au portrait très négatif qu’en brosse l’auteur, aux classes dirigeantes de réintégrer la nation et d’accepter de « faire société » avec l’ensemble de leurs concitoyens. On aurait soif de propositions plus concrètes, d’une incitation plus forte à l’action à destination des lecteurs et de l’auteur lui-même qui, ne nous le cachons pas, appartiennent eux aussi à ces élites si décriées.

La dimension polémique de cet ouvrage est ainsi parfois inutilement agressive, notamment vis-à-vis du monde universitaire et médiatique, et semble relever par moments du règlement de comptes avec la bonne conscience d’une bourgeoisie post-soixante-huitarde honnie. Néanmoins, lorsque le propos est plus posé, il évoque des questions centrales que les sociétés occidentales ne peuvent plus ignorer : le choix de la mondialisation est-il le bon ? Est-il inéluctable ? Peut-on y substituer un protectionnisme ? Comment des sociétés aussi clivées peuvent-elles continuer à fonctionner ? Comment sauver un modèle d’État protecteur en ne sacrifiant pas toute moralité face à la crise migratoire ? Il s’agit de créer un nouveau consensus républicain, un nouveau pacte social autour notamment du consentement renouvelé à l’impôt, de penser enfin une nouvelle structuration du territoire national intégrant les impératifs écologiques. En ce sens, les références, assez nombreuses en fin d’ouvrage, aux travaux du géographe Gérard-François Dumont sur les forces vives de certains espaces appartenant à la France périphérique sont les quelques lueurs d’espérance dans un tableau par ailleurs très sombre de la société française.



[1]La France périphérique. Comment on a sacrifié les classes populaires, Paris : Flammarion, 2014 (analysé sur le site de Futuribles. URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/la-france-peripherique-comment-on-a-sacrifie-les-c/. Consulté le 12 février 2019).

[2] Paris : Flammarion, 2016.