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Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain

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Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain
FRIEDMAN Thomas L. , « Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain », éd. Saint-Simon, 2017.

Souvenons-nous : la décennie 1990. À l’heure des autoroutes de l’information promues par le président Bill Clinton et dans un contexte géopolitique caractérisé par l’affirmation de l’hyperpuissance américaine, la Silicon Valley et son tissu d’entreprises de la haute technologie et de la communication ont constitué des fers de lance de premier plan de l’américanisation du monde. Le coût du progrès technique ne cesse de baisser et l’innovation foisonne. Les ordinateurs, les téléphones portables et les satellites commencent leur périple à travers le globe. Internet fait irruption dans le champ de notre quotidien.

Au milieu des années 2000, pour décrire cette tendance globale, le célèbre éditorialiste du New York Times, Thomas L. Friedman, triple prix Pulitzer, publie La Terre est plate. Une brève histoire du XXIe siècle [1]. Ce sera un best-seller, vendu à plus de sept millions d’exemplaires et traduit dans de multiples langues. Dans cet essai, l’auteur explique que la planète s’intègre, que les interdépendances s’accroissent et que les frontières s’abolissent. En fin connaisseur des transformations géopolitiques mondiales et en optimiste invétéré, Thomas L. Friedman revient sur ces enjeux et ajuste ses prédictions, à travers son nouvel essai, intitulé Merci d’être en retard. Survivre dans le monde de demain [2]. S’il persiste sur la platitude de la Terre, il insiste surtout sur son emballement, produisant le meilleur et le pire…

Cœur de l’innovation technologique mondiale, la Californie marque de son empreinte la trajectoire de nos sociétés contemporaines. Depuis de nombreuses années, les données nourrissent sa puissance et le modèle économique de la Silicon Valley. Pour celle-ci, l’objectif est de pouvoir en permanence posséder un temps d’avance sur le reste du globe et d’influencer ainsi celui-ci grâce à ses innovations, ses incubateurs et ses découvertes. La compression toujours plus vigoureuse du temps, l’interconnexion des données numériques et l’hyperpersonnalisation des cadres de vie — avec la recherche de l’instantanéité et de l’anticipation comme nouveaux besoins premiers — façonnent un système dans lequel l’être humain bénéficie de ces progrès tout en délaissant une partie de sa liberté.

La portée de cette dynamique pose indéniablement une série de questions politiques. L’individu ultraconnecté, l’intelligence artificielle et le pouvoir pris par les algorithmes signifient-ils la victoire en cours du technolibéralisme ? Il convient de ne pas céder aux sirènes de la peur et du refus du progrès, car si ce mouvement de fond bouleverse les sociétés, les institutions ou les entreprises, il n’en constitue pas moins une invitation à tirer profit de ces technologies pour s’adapter, s’émanciper ou résoudre des problèmes.

Thomas Friedman, dans son ouvrage, attire notre attention sur cet équilibre à trouver et sur l’impérieuse nécessité de s’adapter à ces révolutions fulgurantes. Vivant et riche en anecdotes, son essai se lit tour à tour avec enthousiasme et inquiétude, ce qui en fait aussi son intérêt. Si d’indéniables opportunités s’ouvrent grâce au numérique, des défis à relever et des controverses existent également autour de ces technologies et des données qui partout s’amassent. L’auteur n’occulte ni les profits à en tirer ni les risques en jeu. Ainsi, sur plusieurs pages, il prend soin de mettre en perspective sociopolitique le graphique esquissé par Astro Teller (le responsable du laboratoire de recherche-développement de Google X), lors d’une interview, consistant à constater que deux courbes s’écartent de plus en plus à mesure que le temps s’écoule. Celle du progrès technique et technologique s’avère exponentielle tandis que la courbe représentant le rythme auquel les sociétés s’adaptent présente une trajectoire bien moins verticale. L’explosion technologique sera tellement prononcée que les individus ne parviendront plus à absorber ces innovations prévient l’ingénieur. Thomas Friedman conclut : « Quand les choses accélèrent vraiment, la lenteur à s’adapter vous ralentit pour de bon et vous désoriente. » Difficile de ne pas observer à quel point ce constat est d’ores et déjà prégnant dans nos sociétés qui peinent à suivre les changements. La fracture technologique n’est sans doute pas assez commentée.

Si les raisons de lire l’essai de Thomas L. Friedman sont multiples, peut-être pouvons argumenter du dixième anniversaire du très bon millésime 2007. Souvenons-nous de cette année-là. Parallèlement au déclenchement de la crise financière internationale, 2007 voit en effet se succéder des ruptures majeures (ou « disruptions ») qui rendent l’usage des technologies plus facile, moins cher, tout en les connectant davantage grâce aux fibres optiques :

— franchissement de la barre du milliard d’utilisateurs d’Internet dans le monde ;
— lancement de l’iPhone par Apple et du système Androïd, qui révolutionnent tous deux la téléphonie et la communication ;
— ouverture généralisée de Facebook sur les générations et le monde, le réseau social étant depuis sa création en 2004 réservé aux seuls lycéens et étudiants américains ;
— accroissement exponentiel des capacités de stockage des ordinateurs grâce à Hadoop qui rend des milliards de données accessibles à tous et gratuitement (open source) ;
— émancipation d’une plate-forme de microblogging du nom de Twitter ;
— mise en place de change.org, le plus populaire des sites Internet de pétition en ligne ;
— naissance d’Airbnb, qui va progressivement transformer l’hôtellerie et le tourisme dans le monde ;
— commercialisation de la liseuseKindle par Amazon ;
— création par IBM d’un ordinateur cognitif baptisé Watson, système multi-usages associant autoapprentissage et intelligence artificielle ;
— utilisation par Intel de nouveaux matériaux encore plus performants pour les puces électroniques ;
— effondrement du coût du séquençage de l’ADN à mesure que les biotechnologies profitaient du développement des puissances de calcul et de stockage des ordinateurs.

L’auteur nous rappelle que l’entreprise de technologie mobile Qualcomm prend alors pour slogan : « Quand les gens sont connectés, leur vie est transformée ; quand tout est connecté, c’est la vie qui est transformée. » Voilà depuis 10 ans notre univers métamorphosé, où l’appareil technologique sachant qui vous êtes, ce que vous avez envie de voir, avec qui vous voulez échanger, l’anticipe et le fait pour vous. De la lecture de cet essai de Thomas L. Friedman, on ressort finalement assez séduit par le choix de son titre…



[1] Paris : éd. Saint-Simon, 2006 (traduction de The World Is Flat: The Globalized World in the Twenty-first Century, Londres : Penguin Books, 2005, analysé in Futuribles, n° 322, septembre 2006, p. 47-58. URL : https://www.futuribles.com/fr/revue/322/la-terre-nest-pas-plate-a-propos-du-livre-de-thoma/. Consulté le 21 septembre 2017).

[2] On notera, non sans amusement, le titre plus optimiste de la version originale parue fin 2016 et qui est Thank You for Being Late: An Optimist’s Guide to Thriving in the Age of Accelerations.