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Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous

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Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous
MORIZOT Baptiste , « Manières d’être vivant. Enquêtes sur la vie à travers nous », Actes Sud, 2020.

Dans Manières d’être vivant, Baptiste Morizot, philosophe (de terrain et) à l’université d’Aix-Marseille, esquisse une place pour l’humanité à l’aune des enjeux écologiques du XXIe siècle. Paru début 2020, donc avant la pandémie de Covid-19, cet ouvrage est le recueil de six textes, pour certains parus en partie dans différentes revues ou communications, ainsi que d’une postface d’Alain Damasio, auteur reconnu de science-fiction. L’agencement de ces textes permet d’approfondir la proposition de Baptiste Morizot pour retrouver la place de l’humain dans les interdépendances multiples du vivant (les végétaux, les animaux, les milieux).

Sa réflexion s’inscrit dans les travaux de biologistes ou anthropologues qui, depuis plusieurs années déjà, ont proposé de dépasser la distinction nature / humanité. Mais elle les complète à partir de terrains d’analyse français et contemporains, là où souvent les prédécesseurs cités portaient des analyses ailleurs, dans l’espace (exotiques) et dans le temps (historiques). Du point de départ à l’épilogue, et sa proposition de « diplomatie des interdépendances » et d’« égards ajustés », Baptiste Morizot nous conduit sur les traces des loups et sur le terrain des éleveurs de brebis, pour saisir concrètement comment sa philosophie se construit et ses concepts se forgent, ici plus particulièrement dans un pays industrialisé où l’on s’interroge sur la place des grands prédateurs. Tout au long de son ouvrage, le lecteur naviguera entre expériences, observations, réflexions et lectures de philosophes ou biologistes éclairant les situations rencontrées pour établir des manières de trouver ces égards envers les non-humains.

Dans son introduction, Baptiste Morizot décrit la crise écologique comme une crise de la sensibilité, une crise de relation aux vivants où l’homme se pense en dehors de la toile du vivant. Alors que c’est ce tissu, ces autres espèces vivantes et leurs relations, qui créent l’habitabilité de la Terre.

La première moitié de l’ouvrage est passée en quête du loup, des loups, à l’analyse de leur comportement, seuls, en meute. Dans les bois, les refuges, sur les pistes, Baptiste Morizot nous parle de son travail de terrain, de sa manière de forger des concepts. Il nous fait prendre conscience, petit à petit, de cette toile du vivant et de ses interrelations, de sa profondeur et de son étendue, verticale (avec nos aïeux) et horizontale (avec les autres vivants). Dans cette partie, le philosophe nous donne à voir comment les caractères d’une espèce aujourd’hui résultent de multiples évolutions, qui ont nécessité du temps, beaucoup de temps (des dizaines ou centaines de millions d’années), et qui sont toujours complexes, métissées, rarement voire jamais à sens unique ou avec une visée uniquement fonctionnelle.

Dans son deuxième chapitre, « Les promesses d’une éponge », nos multiples héritages sont remis en perspective et la suprématie de l’espèce humaine questionnée, comme si nous étions arrivés au bout de l’Histoire, au bout de l’évolution. Or, en empêchant le « potentiel évolutif » dont chaque forme de vie actuelle est dépositaire, nous nous privons d’espèces potentiellement plus « intéressantes », même selon des critères anthropocentriques ou humanistes. Détruire des espèces comme dans la situation d’extinction engagée, ce n’est donc pas seulement brûler des livres, c’est aussi brûler les poètes, les auteurs des livres de demain. Ainsi, pour que des futurs différents puissent exister, encore faut-il leur laisser le temps d’advenir, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Dans ce temps long, très long, dans lequel Baptiste Morizot nous inscrit pour nous rappeler nos interdépendances et tout le potentiel que la vie recèle, on pourrait craindre de se perdre pour penser des Manières d’être vivant à la hauteur de la crise écologique contemporaine. Mais les derniers chapitres permettent d’atterrir grâce aux propositions de l’auteur.

Avant cela, dans « Cohabiter avec les fauves », par un détour chez Spinoza et ses réflexions sur les passions, l’auteur nous rappelle qu’on ne peut supprimer un affect. Il faut penser plutôt l’affect qui le dépasse et permettra de s’y opposer. C’est dans ce délicat équilibre que viendront se nicher ses propositions.

« Passer de l’autre côté de la nuit » est un des chapitres les plus passionnants de l’ouvrage, où à partir du terrain, le lecteur passe de la position de la brebis, au loup, aux louveteaux, à l’éleveur…, mais aussi « dans la peau » de la prairie. Baptiste Morizot nous fait appréhender concrètement les écosystèmes, et leurs liens, par le sensible. Non pour mettre à égalité « la nature et l’homme », mais pour concevoir la réciprocité entre vivants. Pour comprendre que les liens et les relations comptent plus que les positions dans les questions écologiques d’aujourd’hui ; posture inconfortable pour ceux qui pensent les camps du bien et du mal comme donnés, bien définis, stables.

Pour cette politique des interdépendances, cette diplomatie au service des relations, l’auteur nous propose de considérer tout ce qui permet de renforcer les liens, plutôt que les réduire. Tout ce qui permet en somme d’étendre la toile du vivant, la réciprocité et les égards envers les autres formes du vivant et « envers le monde qui nous a faits », plutôt que de poursuivre la voie de la sécession prise depuis quelques siècles par l’espèce humaine.

Dans sa postface, Alain Damasio, trouvant aussi souvent son inspiration dans la lecture de Spinoza, voit la philosophie de Baptiste Morizot dans la pensée écologique contemporaine comme une « porte ». Une ouverture vers de multiples possibles permettant de dépasser les « avalanches de mauvaises nouvelles de la collapsologie », tout en gardant une radicalité certaine. Car Baptiste Morizot ne promet pas le confort, mais plutôt un certain « barbouillement » pour saisir cette complexité des relations et tenter de définir des lignes politiques à défendre ou soutenir.

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