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Économie, emploi - Institutions

L’Urgence africaine. Changeons le modèle de croissance

Par

L’Urgence africaine. Changeons le modèle de croissance
NUBUKPO Kako , « L’Urgence africaine. Changeons le modèle de croissance », Odile Jacob, 2019.

Ce texte est issu du Forum prospectif de l'Afrique de l'Ouest. Ce forum agit comme catalyseur des réflexions existantes sur le futur. Associant recherche, publications et débats, il a vocation à devenir un lieu de construction d’une réflexion sur les futurs possibles de l’Afrique occidentale et sahélienne qui conduise à l’action.

Publié en 1968 par Yambo Ouologuem, Le Devoir de violence (Paris : Seuil), racontait le destin d’un empire imaginaire, le Kanem, et de ses maîtres africains sans scrupules qui n’hésitaient pas à passer outre les intérêts de leurs sujets et à épouser ceux des colonisateurs de tous ordres pour asseoir leur position de pouvoir et s’enrichir. Dans L’État en Afrique. La politique du ventre, publié pour la première fois en 1989 (Paris : Fayard), Jean-François Bayart dénonçait également, dans un format moins romanesque mais tout aussi passionnant, la « collaboration » des élites africaines avec les Occidentaux dont ils partagent les intérêts.

D’une certaine façon, le livre de Kako Nubukpo s’inscrit dans cette lignée. L’Urgence africaine invite les responsables politiques africains à s’émanciper des programmes de développement extravertis. Conçus dans les officines occidentales, ces plans stratégiques reposent sur le consensus dit de Washington qui implique de mettre en œuvre des réformes qui facilitent 1) la discipline budgétaire, 2) la réorientation de la dépense publique, 3) la réforme fiscale, 4) la libéralisation financière, 5) l’adoption d’un taux de change unique et compétitif, 6) la libéralisation des échanges, 7) l’élimination des barrières à l’investissement direct à l’étranger, 8) la privatisation des entreprises publiques, 9) la réforme de la réglementation des marchés afin de s’assurer de l’élimination des principales barrières à l’entrée et à la sortie ; enfin, 10) la garantie des droits de propriété.

Selon Kako Nubukpo, ces programmes servent assurément les intérêts des élites ouest-africaines et ceux des opérateurs économiques étrangers, mais sont loin de bénéficier à l’ensemble des populations africaines. Il estime ainsi que les servitudes adoptées volontairement par les élites économiques et politiques ouest-africaines — programmes économiques imposés par les institutions internationales et financés par les partenaires de l’aide au développement, absence de souveraineté monétaire pour les États de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) —, ne produisent pas les effets escomptés : ces programmes ne parviennent pas à transformer structurellement les économies ouest-africaines ni à générer des opportunités d’emploi tant vantées pour une population qui ne cesse d’augmenter. Ces politiques produisant un développement extraverti et fort peu inclusif pour les populations, il est urgent que les dirigeants ouest-africains arriment leurs politiques publiques à un nouveau paradigme économique, plus enclin à soutenir un développement plus endogène et plus inclusif. L’ambition est d’offrir aux jeunes africains des alternatives à la migration, au demeurant pas toujours souhaitée par les pays d’accueil, ou à l’exercice d’activités informelles peu rémunératrices.

C’est fort de ses lectures et de ses expériences nombreuses [1] que Kako Nubukpo dénonce les politiques mal inspirées qui étouffent la croissance des États ouest-africains. Épuré, pour en faciliter la lecture par le plus grand nombre, d’un foisonnement de références académiques, l’ouvrage insiste sur la possibilité et la nécessité d’envisager pour l’Afrique de l’Ouest de nouveaux modèles de développement, d’orientation keynésienne, visant davantage à stimuler l’emploi des populations qu’à lutter contre l’inflation. À travers huit chapitres parfois caustiques qui mettent en évidence les absurdités de certains choix politiques et économiques, Kako Nubukpo produit un plaidoyer fort convaincant en faveur d’un changement de modèle de développement.



[1] Kako Nubukpo est économiste, doyen de la faculté des sciences économiques et de gestion de l’université de Lomé (Togo), chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), et membre du conseil scientifique de l’Agence française de développement et du Forum prospectif de l’Afrique de l’Ouest (Futuribles International). Il a été ministre chargé de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publiques au Togo (2013-2015) et directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation internationale de la francophonie (2016-2017).