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L’Inhibition au service de l’intelligence. Penser contre soi-même

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L’Inhibition au service de l’intelligence. Penser contre soi-même
HOUDÉ Olivier , « L’Inhibition au service de l’intelligence. Penser contre soi-même », Presses universitaires de France, 2020.

Neurosciences et intelligence artificielle sont-elles appelées à devenir l’alpha et l’oméga des pratiques éducatives des prochaines décennies ? C’est en tout état de cause ce que beaucoup de publications laissent entendre aujourd’hui et les récents appels d’offres ministériels pour concevoir des robots conversationnels dans l’enseignement des langues ne démentent pas cette tendance. Pourtant, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » nous a enseigné Rabelais. Ainsi, parallèlement à une approche purement scientifique, voire scientiste, de l’éducation se développe une école de pensée intégrative, la neuroéducation, mobilisant les psychologies à la fois cognitive, sociale et émotionnelle pour penser l’acte d’enseigner. C’est dans cet esprit qu’Olivier Houdé traite ici d’une caractéristique du cerveau humain, celle de cette fonction exécutive essentielle qu’est l’inhibition. Car, assurément, l’inhibition est un facteur déterminant du fonctionnement de l’intelligence humaine. Tel est l’argument central de ce chercheur, administrateur de l’Institut universitaire de France, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, qui conduit depuis plus d’un quart de siècle de nombreux travaux sur cette vision contre-intuitive du développement de la pensée humaine.

Il en fait un point d’étape dans son dernier ouvrage. Nous découvrons un propos fortement imprégné de la pensée de Jean-Pierre Changeux, référence omniprésente dans des pages en partie constituées d’une réédition augmentée de la version initiale d’une publication qui éveilla, en son temps, de réelles vocations dans le petit monde de la psychologie cognitive et des neurosciences. Voici longtemps en effet qu’Olivier Houdé, auteur en 1995 de cette publication de référence, Rationalité, développement et inhibition : un nouveau cadre d’analyse [1], explore un domaine encore mal connu, celui des sciences de la pensée. C’est ainsi que depuis tout ce temps, s’appuyant sur une pratique rigoureuse et, d’année en année, sur les technologies les plus avancées, il a concentré ses travaux sur une grande ambition : en déchiffrer les mécanismes de régulation et de contrôle exécutif, que ce soit au titre des apprentissages ou à celui des conditions de reconnaissance et de rappel en mémoire.

De fait, l’intuition originelle d’Olivier Houdé fut de comprendre que le paradoxe « compétences précoces et incompétences tardives » chez un même individu ne faisait que révéler chez lui la coexistence d’un triple système de pensée : celui permettant — selon le contexte — l’expression non contrôlée d’automatismes de pensée intuitive (système 1, dit heuristique) et un deuxième, permettant la résolution de problème par le biais d’un raisonnement intellectuel (système 2, dit algorithmique) dit réfléchi. Et entre les deux, un mécanisme inhibiteur (système 3), dont l’auteur suggère qu’il dépend de la maturation et du bon fonctionnement du cortex préfrontal, lobe du cerveau bien connu des neurologues pour ses fonctions de contrôle et d’arbitrage, et plus précisément son épicentre, le gyrus frontal inférieur.

Dans son souci d’éclairer le lecteur sur la fonction de ce « centre de contrôle inhibiteur », Olivier Houdé parsème l’avant-propos de cette nouvelle édition de références liées à l’actualité du monde tel qu’il s’offre à nous aujourd’hui : monde fou que celui de la radicalisation, du terrorisme ou de la violence, « monde où dans le cerveau des hommes, même éduqués, les règles logiques et morales qu’ils ont apprises en famille ou à l’école peuvent toujours, très rapidement parfois, être court-circuitées par des automatismes de pensée […] dont les fureurs sacrées ne sont qu’un cas particulier ». C’est ainsi qu’il rappelle comment le psychologue Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie et grand connaisseur du neuro-marketing, a démontré que n’importe quel individu est susceptible d’émettre des erreurs de jugement du fait d’une difficulté, voire d’une incapacité, à résister à des biais cognitifs ou émotionnels.

Mais Olivier Houdé ne se contente pas du constat de D. Kahneman. Il enrichit la théorie et développe dans cet avant-propos une théorie plus aboutie du « système 3 ». Dans un bref chapitre intitulé « Retour aux sources », il identifie de nombreuses analogies de fonctionnement de l’un ou de deux des trois systèmes dans la philosophie des lumières comme dans l’Antiquité. Il identifie chez Platon, au travers de son propos sur « Homo triplex » et ses trois systèmes de l’âme — désir impétueux, raison et volonté —, la première analogie entre système 1 (désir), système 2 (raison) et système 3 (volonté). Comme plus tard Montaigne, Platon semble, lui, avoir conceptualisé l’existence d’une forme de contrôle de soi dont la résistance cognitive via l’inhibition est aujourd’hui l’apparence.

Toute la question est donc de savoir s’il est possible d’éduquer l’inhibition, de développer les aptitudes métacognitives de nos concitoyens, principal moyen de mettre un coup d’arrêt aux tares de ce siècle : irrationalité galopante, théorie du complot, stéréotypes sociaux et religion du big data. On parle ainsi d’automatisation de la métacognition qui devrait à terme devenir le B.A.BA de l’éducation.

Olivier Houdé conclut son dense avant-propos en incitant à la lecture des pages suivantes, en rappelant qu’elles sont composées de l’édition originale de son ouvrage de 1995. Ouvrage anticipateur et propos prémonitoire qui ont servi de fondation à une théorie scientifique de la pensée aujourd’hui reprise par nombre de neuroscientifiques, tels Stanislas Dehaene, Alain Berthoz, Antonio Damasio, tous abondamment cités dans la bibliographie additive de cet ouvrage.

Olivier Houdé ouvre, par cet apport théorique, de nouvelles perspectives à l’enseignement en en déplaçant le centre de gravité et en en rappelant sa double vocation : certes transmettre des connaissances, mais également enseigner une manière « d’apprendre à apprendre » par la construction d’une compétence à la métacognition — c’est-à-dire à « tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler » ; un beau défi pour la prochaine réforme de la formation des enseignants.



[1] Paris : Presses universitaires de France, 1995.

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