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L’Humanité carnivore

L’Humanité carnivore
BURGAT Florence , « L’Humanité carnivore », Seuil, 2017.

Pourquoi manger des animaux ? Cette question peut surprendre tant la consommation de viande est perçue comme « une bonne chose » et comme un acte naturel. Pourtant, tuer un animal pour se nourrir n’est pas anodin. Cet acte a un sens, et des conséquences. À un moment de l’histoire de l’humanité où manger de la viande n’est plus une nécessité, et où il est difficile d’ignorer ses impacts en termes moraux, mais aussi en termes sanitaires et écologiques, cette interrogation apparaît essentielle. Florence Burgat, philosophe, a consacré sa carrière à réfléchir sur la condition animale. Avec L’Humanité carnivore, elle nous livre ici une contribution majeure.

Ce texte de près de 480 pages est en effet appelé à devenir une référence incontournable sur « le fait carnivore ». Accessible à tous (à condition d’être prêt à s’interroger sur les fondements de ses habitudes…), passionnant et très documenté, il présente une véritable fresque historique de l’humanité sous le prisme de sa relation alimentaire à l’animal. Organisé en blocs thématiques — la chasse, l’alimentation, le sacrifice, le cannibalisme, les mythes —, il offre une réflexion critique sur l’alimentation carnée et, au final, remet en cause le destin carnivore de l’humanité. Avec 40 pages de bibliographie, il contient une revue étendue des travaux incontournables sur cette question en anthropologie, philosophie, sociologie, histoire, nutrition, théologie...

Pour penser le fait carnivore, Florence Burgat adopte le point de vue de l’anthropologie philosophique. Elle rappelle tout d’abord que les hommes sont initialement des mangeurs occasionnels d’animaux. Ceux-ci pratiquaient surtout la cueillette (qui fournit une variété bien plus large de plantes comestibles que l’agriculture) et mangeaient principalement des végétaux. Cependant, ils étaient aussi parfois charognards. Dans un chapitre très documenté sur l’anthropologie de la chasse, elle montre comment la thèse de la chasse comme moteur de l’évolution, dont l’aboutissement est la célèbre « hunting hypothesis [1] », a été longtemps surestimée dans le monde académique. L’auteur souligne la dimension idéologique de cette thèse sexiste (car la chasse est perçue comme une activité masculine), qui traduirait une fascination anthropocentrique pour la violence et la domination. 

Tout au long de l’ouvrage, Florence Burgat fait un travail minutieux d’exégèse et pointe les errements des textes sur le sujet. Elle souligne par exemple à quel point la consommation de végétaux a été ignorée par les paléoanthropologues (les plantes ne laissant pas de trace, contrairement aux ossements). Dans son chapitre sur le cannibalisme, alors qu’il est aujourd’hui avéré que les humains consommaient la viande humaine pour son goût pendant des siècles, elle rapporte comment beaucoup d’auteurs ont cherché à expliquer ces pratiques cannibales par d’autres motifs (comme la vengeance, la nécessité, le rite) plutôt que par gourmandise.

Comprendre l’alimentation carnée exige une étude fine de la multiplicité de ses contextes historiques et culturels. Florence Burgat décrit avec précision la variabilité des pratiques de consommation de viande à travers les âges et les lieux, notamment dans le Grand Nord, la méso-Amérique, chez les peuples méditerranéens, en Inde, en Chine…, et nous découvrons ainsi que les évolutions ne sont pas linéaires. Alors que la part de la consommation de viande tend à augmenter progressivement de la préhistoire à aujourd’hui, elle nous apprend par exemple que l’homme du mésolithique se nourrissait largement d’escargots, ce qui nous confronte à notre imaginaire d’un homme des cavernes chasseur et carnassier. 

Dans le chapitre dédié à l’art culinaire, Florence Burgat nous décrit comment l’animal a été tantôt magnifié, tantôt déguisé dans la présentation des plats. En discutant l’imagerie publicitaire, elle montre comment l’industrie a joué sur les représentations, en occultant le lien entre la viande et l’animal, allant jusqu’à représenter un animal heureux, voire responsable de son propre sort de victime. Florence Burgat décrit aussi en détail la pluralité des formes de sacrifice, selon que la victime soit consommée, qu’il s’agisse d’un animal ou d’un humain, et en fonction de ses prétendues vertus. Les pages concernant la société aztèque, et la description des meurtres organisés de plusieurs milliers d’humains et d’animaux, est à ce titre particulièrement édifiante.

Ce livre porte au final un regard particulièrement sévère sur le rapport que l’homme entretient avec l’animal. L’homme utilise, profite, tue en masse les animaux pour son seul intérêt, dont la nécessité s’avère aujourd’hui questionnable au regard de la souffrance occasionnée. Pire, pour tempérer sa culpabilité, l’homme (qu’il s’agisse du consommateur, du religieux, du philosophe, du scientifique…) justifie de tels comportements par de la « mauvaise foi » et du déni. L’animal est en effet le plus souvent réduit à une fonction alimentaire ; sa vie en tant qu’individu est occultée, et sa mise à mort maintenue dans l’ombre ou entourée de « mascarades » (comme le sacrifice). 

La vision acerbe de Florence Burgat soulève au moins deux interrogations, non complètement élucidées. D’une part, au regard de l’importance des animaux dans l’histoire de l’humanité, il apparaît plausible que l’homme ait en même temps développé une forme d’empathie envers eux ; car mieux comprendre l’animal confère un avantage évolutif certain pour mieux l’exploiter. D’autre part, le fil rouge du livre repose sur l’hypothèse selon laquelle l’attachement de l’humanité à l’alimentation carnée révèlerait un désir d’une relation meurtrière et de jouissance associée à sa domination sur l’animal. Mais si tel est le cas, pourquoi tant d’efforts sont-ils aussi déployés par les institutions de la viande pour précisément cacher la souffrance animale ? Que penser de l’ambivalence des consommateurs ? L’explication se joue-t-elle alors dans des mécanismes de l’ordre de l’inconscient ? Une partie archaïque, ontologique de notre être se vouerait-elle à ce désir meurtrier, tandis qu’une autre se vouerait à un désir altruiste et de compassion ? Face au développement des sources alternatives aux protéines, comme les viandes végétales ou de synthèse, l’humanité aura probablement le choix dans quelques décennies. L’option choisie sera alors informative sur notre capacité à faire évoluer notre relation aux animaux.



[1] Voir Ardrey Robert, The Hunting Hypothesis: A Personal Conclusion Concerning the Evolutionary Nature of Man, New York : Atheneum, 1976 (traduction : Et la chasse créa l’homme, Paris : Stock, 1977) (NDLR).

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