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Les Industries du futur

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Les Industries du futur
ROSS Alec , « Les Industries du futur », FYP éditions, 2018.

Alec Ross, spécialiste des technologies de l’information qui fut conseiller du président Barack Obama et de Hillary Clinton lorsque celle-ci était secrétaire d’État, entraîne ses lecteurs dans un tour du monde des industries du futur dans les six chapitres de son livre.

« Voilà les robots ! » titre l’auteur pour son premier chapitre, soulignant ainsi leur montée en puissance. Prenant appui sur le Japon, le leader industriel du secteur, il montre que les robots vont se diversifier, simples exécutants d’opérations de routine dans une usine, ils se voient confier des tâches plus complexes, comme des opérations chirurgicales et l’aide aux personnes âgées. Les voitures autonomes sont une autre catégorie de robots dont Alec Ross estime que le développement est inéluctable.

La robotique du futur pose au minimum deux problèmes. Le premier est celui de son coût social, en particulier son impact sur l’emploi. Les futures générations de robots étant produites à moindre coût, les entreprises investiront alors dans l’automatisation totale des usines comme l’envisage le taïwanais Foxconn qui fabrique des iPhone ; celle-ci aura une incidence négative sur les emplois dont la perte ne sera pas totalement compensée par des créations dans des tâches de maintenance ou dans les services. Il est vrai que les conclusions des études sur l’incidence de l’automatisation (celles de l’université d’Oxford notamment [1]) sont loin d’être convergentes. Qui plus est, l’acceptabilité des robots dans les services d’aide à la personne et celle des voitures autonomes ne sont pas garanties. Le second problème est celui de la géographie industrielle de la robotique. Trois pays dominent les exportations des robots à haute technicité — l’Allemagne, le Japon et la Corée du Sud — et les pays développés ont intérêt à s’engager dans une stratégie industrielle pour éviter de se trouver face à un monopole.

Le code génétique est le logiciel qui fait fonctionner la « machine humaine », et il est un outil pour diagnostiquer et corriger ses dysfonctionnements. La baisse du coût du séquençage du génome humain ouvre la voie à une génomique industrielle qui est l’objet du deuxième chapitre : développement de diagnostics, repérage de mutations de gènes, mise au point de médicaments de précision ciblant des gènes à inactiver ou corriger. Il faut éviter les dérives possibles, souligne l’auteur, en particulier l’utilisation excessive des tests génétiques en médecine, qui est sans doute optimiste quant à la capacité de traiter des maladies polygéniques.

Le système bancaire moderne a conçu des « commodités » qui évitent d’utiliser de la monnaie liquide : les cartes de crédit et la monnaie électronique, qui a très probablement un bel avenir selon l’auteur (troisième chapitre), le bitcoin en étant le porte-drapeau. Le marché des services de paiement électronique est en plein développement car ils atteignent des communautés isolées grâce aux téléphones mobiles, comme en Afrique (l’auteur cite l’expérience du Kenya). Mais ce développement suppose un climat de confiance entre les entreprises et leurs clients, que le mécanisme de la blockchain a institué.

L’utilisation à l’échelle de la planète de l’informatique et des techniques numériques comporte deux risques majeurs, le sabotage et l’espionnage, ce qui conduit Alec Ross à envisager, dans son quatrième chapitre, une « arsenalisation » des codes informatiques. Il donne l’exemple de la mésaventure survenue en 2012 à Aramco, en Arabie Saoudite, qui a été attaquée par un virus qui a paralysé une partie de son réseau informatique pendant près de deux semaines. Cette attaque malveillante montre l’importance des questions de cybersécurité qui deviennent une industrie stratégique (un marché mondial de 120 milliards de dollars US en 2017) : avec les cyberarmes, on passerait de la « guerre froide à la guerre du code ».

Le cinquième chapitre envisage une ultime industrie basée sur le numérique, elle aussi promise à un bel avenir, exploitant les données comme matière première : la traduction automatique et instantanée (tout en concédant qu’elle n’est pas une panacée), l’agriculture utilisant des données sur l’état des sols, une cartographie précise, un suivi des épidémies, etc. Cette industrie n’est pas sans risques pour les libertés individuelles, notre moi risque d’être « quantifié » — nos achats, la fréquence de nos déplacements, voire d’actes inciviques (c’est déjà le cas en Chine) — et il nous reste peu de temps pour établir des normes pour les protéger.

Le dernier chapitre est consacré à la géographie des marchés du futur. L’auteur, qui a une longue expérience du rôle de l’innovation dans la mondialisation, nous livre quelques réflexions sur l’avenir. Il met d’abord en garde contre la tentation du mimétisme qui touche beaucoup de dirigeants politiques : on ne reproduira pas dans chaque pays une Silicon Valley, dont le succès tient à des caractéristiques locales très spécifiques (elles sont géographiques, culturelles, capitalistiques, etc.). Autrement dit, la seule recette consiste à miser sur l’excellence d’un savoir-faire local pour l’amplifier en utilisant des nouvelles techniques. Il souligne aussi que les villes sont des plates-formes d’innovation, il en existe une vingtaine dans le monde (Singapour, San Francisco, Tokyo, Shanghai….), certaines moins importantes misent sur des niches techniques, comme Munich en Allemagne, par exemple. Il observe enfin que le développement économique de certaines régions ne sera possible que si les femmes ont la pleine capacité de valoriser leurs compétences, un pays avancé comme le Japon ayant beaucoup de progrès à faire dans cette direction. Il souligne également que les pays qui sont des maniaques du contrôle des informations (il cite la Russie et la Chine) pourraient avoir des difficultés à innover. La géographie des industries du futur sera sans doute balisée par les performances sur les marchés d’une vingtaine de pays : les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Allemagne, la Corée du Sud… (il mentionne le Rwanda en Afrique).

À la lecture de ce livre, à la rédaction claire et qui fourmille d’exemples d’innovations de terrain, on retire l’impression que les industries du futur sont en train de préparer un monde à deux vitesses, avec d’une part les régions capables de se transformer en innovant et d’autre part celles dont l’économie risque de décrocher. Et c’est cette analyse qui fait tout son intérêt, l’absence de la France dans les propos de l’auteur étant un nouveau signal d’alarme sur l’avenir de l’industrie française. Il est vrai que l’auteur envisage le futur essentiellement à travers la lunette des techniques numériques et on peut s’étonner, à l’heure de la transition énergétique, que celui des industries de l’énergie ne soit pas évoqué. On regrettera aussi que la question importante des capitaux — et de leur contrôle — qui s’investiront dans les entreprises ne soit pas évoquée.



[1] Voir en particulier Frey Carl Benedikt et Osborne Michael A., « The Future of Employment: How Susceptible Are Jobs to Computerisation? », Oxford Martin Program Working Paper, septembre 2013, 72 p. URL : http://www.oxfordmartin.ox.ac.uk/downloads/academic/The_Future_of_Employment.pdf. Consulté le 19 octobre 2018.

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