Livre

Économie, emploi - Recherche, sciences, techniques

L’Économie mondiale en 50 inventions

Par

L’Économie mondiale en 50 inventions
HARFORD Tim , « L’Économie mondiale en 50 inventions », Presses universitaires de France, 2018.

Rassurez-vous, ce livre n’est pas un fastidieux recueil de 50 fiches techniques, mais une attrayante promenade dans les méandres de l’économie mondiale, sous la conduite d’un guide aussi érudit que soucieux de clarté. Chroniqueur au Financial Times et vulgarisateur talentueux, Tim Harford a choisi un échantillon d’innovations, allant de la plus massive (le béton) à la plus immatérielle (la dette échangeable, la propriété industrielle ou la cryptographie), pour montrer comment naît l’invention et comment elle bouscule l’ordre établi, comment des objets aussi primitifs que la charrue ou le fil de fer barbelé ont eu autant d’impact que l’Internet ou l’iPhone, aboutissement de multiples technologies. Ou comment des innovations qui visaient à résoudre un problème spécifique ont déclenché des évolutions imprévues et de grande ampleur dans d’autres domaines.

Mais comment stimuler l’innovation et la piloter pour le plus grand bien de l’homme et la planète, alors que l’économie mondiale est d’une effarante complexité avec ses 7,5 milliards d’intervenants (producteurs et consommateurs), sa dizaine de milliards de produits, ses quelque 200 nations et ses innombrables externalités écosystémiques dont on commence seulement à mesurer la vitale importance ? Dans les faits, c’est la « main invisible » du marché qui met un ordre spontané dans la multitude des initiatives individuelles, sans trop se soucier des implications sociales et environnementales à long terme. C’est pourquoi elle doit se combiner avec la « main visible » de la puissance publique, qui fixe les règles du jeu, panse les plaies du corps social et finance les investissements à longue portée que sont les infrastructures, l’éducation, la recherche de base et les industries de défense (qui, ne l’oublions pas, sont à l’origine d’applications civiles aussi décisives que le radar, les satellites, les systèmes de géolocalisation ou l’Internet).

Un équilibre harmonieux des deux champs de force devrait conduire au meilleur des mondes, mais l’un met hélas une partie de sa créativité à contourner les lois (ententes, optimisation fiscale), l’autre est souvent en retard d’une bataille et paralyse l’initiative au prétexte de conjurer les risques. Comme l’écrit Tim Harford, « la valse hésitation de l’État et du marché ne cesse de fasciner. L’État fait un pas en avant, un pas en arrière, et il lui arrive aussi d’écraser les pieds de tout le monde. »

Pour illustrer le caractère chaotique du processus d’innovation, nous résumons ci-après quelques-unes des inventions analysées par l’auteur.

En entourant son champ de fil de fer barbelé, en 1876, John Warne Gates ne se doutait pas que son initiative transformerait la conquête anarchique des immensités de l’Ouest américain en un vaste lotissement, dont le douloureux partage entre éleveurs et cultivateurs, entre Blancs et Indiens, forcerait la collectivité à légiférer sur les éternelles questions de propriété, de transmission, d’inégalités, d’accès aux biens publics (l’eau, en premier lieu), transformant ainsi une épopée de pionniers en nation. De même, en déposant son brevet, la même année, et en produisant les premiers 50 kilomètres de ce fil, Joseph Glidden n’imaginait pas que la demande représenterait, six ans plus tard, plus de dix fois le tour de la Terre.

On n’avait pas davantage anticipé que le discret code-barres, conçu comme un simple moyen d’accélérer le passage en caisse et de faciliter la gestion des inventaires, deviendrait un standard mondial qui unifierait les produits à travers le monde — se jouant des langues —, favorisant l’explosion des grandes surfaces et des sociétés de vente en ligne, permettant à des robots et des drones de gérer de façon autonome d’immenses entrepôts, changeant les pratiques postales et les achats de titres de transport, redistribuant la puissance entre les entreprises selon la façon dont elles sauraient tirer parti de cette modeste technologie.

Quand un transporteur routier, Malcolm McLean, essaya d’introduire le concept de conteneur maritime normalisé, il se heurta à l’opposition de la bureaucratie, des autorités portuaires et des syndicats de dockers, unis pour que rien ne change. Il aura fallu l’extraordinaire ténacité et l’habileté politique de McLean pour imposer une innovation radicale qui a réduit à presque rien le coût du transport mondial, ramené à quelques heures les longues opérations de chargement et déchargement des cargos, et entraîné la refonte complète de certains ports, de la construction navale (porte-conteneurs géants) et de la logistique du transport routier (juste-à-temps, sous contrôle du GPS et des ordinateurs). Ce faisant, le conteneur normalisé a fait davantage pour le développement du commerce international et pour le pouvoir d’achat des consommateurs, que les interminables négociations commerciales multilatérales. Mais il a aussi redistribué les cartes entre les puissances maritimes, selon qu’elles ont plus ou moins su maîtriser cette innovation.

Un autre exemple de parcours chaotique est celui du moteur à combustion interne, d’abord boudé au point de provoquer la ruine, puis le suicide de son inventeur, Rudolph Diesel, pour être ensuite massivement adopté pour la propulsion navale sur toutes les mers du monde. Ultérieurement transposé à l’automobile, et soutenu par des gouvernements européens, au lendemain du premier choc pétrolier, en raison de son bon rendement énergétique, le moteur diesel est aujourd’hui accusé par les mêmes gouvernements de polluer, alors même que les constructeurs sont parvenus à le rendre propre et plus efficient que jamais.

La climatisation fut mise au point dans les premières années 1900 pour résoudre un problème particulier dans une imprimerie lithographique de New York. De bouche à oreille, elle fut adoptée par d’autres entreprises, augmentant le confort et le rendement des salariés, avant de connaître son heure de gloire dans les cinémas, théâtres et galeries marchandes. Sa généralisation a permis l’essor démographique de la Sun Belt et de villes comme Houston, Phœnix, Atlanta, Dubaï ou Singapour. En conjonction avec l’ascenseur, auquel Tim Harford consacre un chapitre particulièrement élogieux, elle permet désormais la réalisation d’immeubles de grande hauteur et à faible consommation énergétique qui préfigurent les villes du futur.

Le béton a favorisé le développement des villes, des routes, des aéroports et de l’habitat individuel, mais il a aussi neutralisé d’immenses surfaces agricoles et bloqué l’écoulement des eaux, avec de graves conséquences en cas de fortes pluies.

Le phonographe a permis aux artistes de s’adresser à des multitudes et non plus au public restreint d’une salle de concert, engendrant une industrie du disque qui fut florissante jusqu’à ce que le numérique vienne l’étrangler avec le CD, le DVD, les fichiers MP3, pour finir par le partage en ligne. La télévision a permis aux footballeurs de se faire aduler par des milliards de spectateurs et non plus par quelques milliers de fans dans les gradins d’un stade, bouleversant l’économie des clubs sportifs et des chaînes de télévision, et reléguant d’excellentes équipes à un quasi-anonymat.

En synthétisant l’ammoniac à partir de l’azote atmosphérique, pour en faire des engrais, Fritz Haber pensait résoudre le problème de la faim dans le monde. De fait, le procédé Haber-Bosch s’est développé au point de produire 160 millions de tonnes d’ammoniac par an et de consommer, pour ce faire, 1 % de l’énergie mondiale. Dommage que cette production s’accompagne d’un relâchement massif de gaz carbonique dans l’atmosphère et que les nitrates polluent gravement les nappes phréatiques et les cours d’eau. Dommage aussi que les talents de chimiste de Fritz Haber aient pu le conduire à développer des gaz de combat !

Mais arrêtons ici de grappiller dans le riche panier d’exemples qui nous est proposé par Tim Harford, pour nous intéresser à son message. L’auteur nous invite d’abord à la modestie : « Le système économique mondial est d’une telle complexité qu’aucun individu ne pourrait jamais comprendre plus d’une fraction de ce qui s’y passe […] La tâche du législateur est compliquée car la plupart des inventions peuvent servir à faire le bien et le mal […] Comment sommes-nous censés prévoir les innombrables manières dont les inventions futures entreront en interaction ? […] Si l’intelligence artificielle et les robots tiennent toutes leurs promesses et se mettent à mieux faire que la plupart des humains, qui seront les gagnants et les perdants ? »

À défaut de posséder la boule de cristal, la puissance publique doit préparer l’avenir en facilitant la vie des inventeurs, tout en l’accompagnant pour tenter d’anticiper les risques et dérives. « Quelles sont les meilleures façons d’encourager les idées nouvelles ? Comment penser clairement aux conséquences possibles des idées, et agir afin d’en maximiser les effets positifs et d’en limiter les effets négatifs ? […] La bureaucratie devrait laisser l’inventeur en paix, mais son laisser-faire nous a valu le lent désastre [sanitaire] de l’essence sans plomb. »

On le voit, Tim Harford s’interroge mais n’apporte pas les solutions. Mais poser les bonnes questions, n’est-ce pas déjà faire la moitié du chemin ?

À lire également

Recherche

Faire une recherche thématique dans la base bibliographique