Livre

Économie, emploi - Ressources naturelles, énergie, environnement

L’Économie écologique

Par

L’Économie écologique
DOUAI Ali et PLUMECOCQ Gaël , « L’Économie écologique », La Découverte, 2017.

Face à la crise environnementale qui s’aggrave, il est urgent de changer de système de pensée. Comme le mettait si bien en lumière Gilles Gaston Granger [1] il y a presque 30 ans, le progrès en science économique se manifeste essentiellement sous deux aspects : la prise en considération d’un phénomène social massif et relativement nouveau, et / ou l’application d’une nouvelle méthode de pensée aux phénomènes déjà reconnus et intégrés. Il n’est pas exagéré, de ce point de vue, d’affirmer que l’« économie écologique » (EE) participe — par les nombreux travaux dans lesquels elle s’incarne — au progrès de la discipline. C’est à l’examen de cette branche de l’analyse économique qu’est consacré le livre érudit mais toujours pédagogique d’Ali Douai et Gaël Plumecocq.

L’EE est fille de l’économie de l’environnement. Elle constitue, selon les auteurs, le véritable « centre de gravité » du champ de l’économie de l’environnement et du développement soutenable. Ses origines remontent aux années 1970, décennie où se sont nouées les principales dimensions de la crise environnementale contemporaine. C’est l’époque du premier rapport du Club de Rome [2], de la conférence de Stockholm (1972), des premières grandes marées noires (Torrey Canyon, 1967) et des pollutions chimiques (maladie de Minamata [3]). L’EE va alors se développer en incorporant des concepts, des méthodes, des théories, produits dans d’autres champs du savoir : approche systémique, thermodynamique…

Cependant, l’économie étant une discipline plus ancienne que la thermodynamique ou l’écologie, ses concepts vont se révéler difficiles à requestionner. Les reformulations dont ils vont faire l’objet dans le cadre de l’EE vont garder les traces des courants de pensée dont ils sont originaires. Le résultat est la coexistence de trois économies écologiques, de trois approches en tension comme peuvent l’être les traditions de pensée au sein de l’analyse économique. D’une part la « nouvelle économie des ressources naturelles », dont les partisans pensent que l’EE est un espace de revivification de l’approche économique standard. D’autre part les « nouveaux pragmatiques environnementaux », qui considèrent que l’économie standard est une sous-partie de l’EE. Enfin les « socio-économistes écologiques », pour qui l’EE doit servir de plate-forme entre les diverses hétérodoxies économiques.

L’ouvrage passe en revue ces trois sous-courants. Il est naturellement impossible de rendre compte ici de tous les débats et de tous les thèmes abordés. On se contentera d’en citer quelques-uns.

La « croissance verte », tout d’abord, dont les partisans considèrent que la poursuite de l’objectif de croissance économique est compatible, sous certaines conditions, avec celui de la préservation de l’environnement. Aux antipodes de cette approche, on trouve les adeptes de la décroissance, notion dont les origines intellectuelles remontent aux travaux de Jacques Ellul, André Gorz ou Ivan Illich. Et puis, il y a l’approche par les « besoins fondamentaux » qui, à la différence de l’approche économique dominante, repose sur l’idée d’une autolimitation, et donc d’une hiérarchisation, des besoins. La notion de « service écosystémique » est également explicitée. Il s’agit de mesurer les bénéfices que les personnes obtiennent des écosystèmes. Enfin, mais la liste n’est pas exhaustive, la « socio-économie écologique » constitue l’une des facettes essentielles de l’EE. Elle repose sur l’idée d’une incommensurabilité entre approche économique et valeurs environnementales, et donc sur la nécessité d’une gouvernance délibérative.

Comme on l’aura compris, l’EE n’est pas un courant unifié. Ainsi que le soulignent les auteurs eux-mêmes, « l’EE est un courant très hétérogène, avec au moins trois tendances différentes. Chacune renvoie à des manières distinctes, parfois opposées, d’appréhender les rapports entre des objectifs de politique économique et des principes de préservation écologique » (p. 30).

C’est cette pluralité qui, d’une certaine façon, empêche une pleine institutionnalisation de l’EE, et donc accroît la difficulté qui est la sienne de passer d’une analyse critique à des propositions de politiques publiques. Cependant, que de chemin parcouru depuis la fin des années 1970 ! Qui se souvient qu’avant la parution en 1979 de L’Économique et le vivant de René Passet (Paris : Payot) la prise en compte des questions environnementales par l’économie passait pour une bizarrerie ?

Les représentations faisant, en économie, partie de la réalité, nul doute que certaines notions développées dans le cadre de l’EE joueront un rôle dans le façonnage de la réalité à venir. Le livre d’Ali Douai et Gaël Plumecocq constitue une indispensable boussole pour nous repérer dans ce champ de recherche en pleine expansion.



[1]Granger Gilles Gaston, « Épistémologie économique », in Encyclopédie économique, Paris : Economica, 1990, vol. 1, p. 4.

[2]Meadows Dennis et Donella, Behrens William, Ranger Jørgen, The Limits to Growth, New York : Universe Books, 1972 (traduction française : Halte à la croissance ?, Paris : Fayard, 1973).

[3] Liée à une intoxication par le mercure.