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Ressources naturelles, énergie, environnement

Le Sourire du pangolin. Ou comment mesurer la puissance de la biodiversité

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Le Sourire du pangolin. Ou comment mesurer la puissance de la biodiversité
GRANDCOLAS Philippe , « Le Sourire du pangolin. Ou comment mesurer la puissance de la biodiversité », CNRS Éditions, 2021.

La planète est confrontée, aujourd’hui, à deux crises majeures, le dérèglement climatique et la perte de la biodiversité. L’auteur, spécialiste des questions d’évolution et de biodiversité au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au Muséum national d’histoire naturelle, veut expliciter dans ce livre les raisons et les enjeux de la seconde crise qui sont moins médiatisés.

Le pangolin n’est pas le sujet de ce livre, mais cet animal soupçonné, très probablement à tort, d’avoir transmis à l’homme le virus à l’origine de la Covid-19, est emblématique de notre attitude vis-à-vis du monde animal. En effet, sur la photographie en page de couverture, il semble sourire au lecteur et l’interpeller : un animal pourrait-il avoir une attitude humaine ? La réponse à cette question est positive car, souligne l’auteur dans son introduction, nous oublions que l’homme appartient au monde animal et qu’il a hérité de la plupart de ses caractéristiques d’ancêtres communs avec les êtres vivants. Nous sommes une partie de la nature, dont nous dépendons pour notre santé et notre alimentation, et sa diversité est une richesse que nous mettons en danger à nos dépens.

Le concept de biodiversité est apparu dans les années 1980 dans la littérature scientifique et a été défini par une convention internationale en 1992. Il caractérise la « variabilité des organismes vivants de toutes origines […] et comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces, ainsi que celle des écosystèmes ». Cette définition a l’inconvénient de laisser penser que la biodiversité est figée alors qu’elle évolue. En fait, elle est mal connue car nous n’avons identifié que 20 % des espèces existantes (2,2 millions). Le cas du virus SARS-CoV-2 (coronavirus 2 du syndrome respiratoire aigu sévère), responsable de la pandémie de Covid-19, trouvé chez des chauves-souris, est révélateur de la part d’inconnu qui subsiste dans le monde des espèces, car si les chercheurs ont pu l’identifier, nous ignorons encore quel animal, outre la chauve-souris, l’a transmis à l’homme, mais nous savons que le coronavirus évolue comme tout le vivant.

Un long chapitre du livre est consacré à notre perception de la biodiversité. Celle-ci est souvent difficile car tous les micro-organismes sont invisibles, nous ne pouvons les observer qu’à l’aide de microscopes électroniques ; qui plus est, les bactéries sont rarement seules, elles sont accompagnées par d’autres organismes qui constituent leur microbiome et cet ensemble peut évoluer. Le monde vivant est en interaction avec l’environnement, ainsi la déforestation a-t-elle amené des agents pathogènes à s’adapter à des nouveaux hôtes réservoirs de virus, notamment les chauves-souris, à l’origine d’épidémies. L’auteur qualifie les relations entre organismes de « discrètes, impalpables et essentielles », le butinage des plantes par les abeilles en est un bon exemple et la méconnaissance que nous avons de ces interactions peut avoir de graves conséquences, comme le montre l’utilisation des néonicotinoïdes, des insecticides nuisibles aux abeilles et aux oiseaux insectivores.

La biodiversité, dont nous méconnaissons souvent les fonctions, n’est pas figée, elle évolue depuis des millions d’années, mais « l’évolution n’est pas progrès mais ajustement ». Les organismes s’adaptent à un environnement changeant en « bricolant », mais si un changement environnemental est trop rapide et trop fort, une adaptation n’est pas possible, une espèce peut disparaître : c’est une crise d’extinction. Charles Darwin a été l’un des premiers à admettre que l’évolution trie les individus et non les espèces et, aujourd’hui, nous considérons que les caractéristiques génétiques des individus qui survivent le mieux dans un environnement et se reproduisent plus seront héritées par leurs descendants. Ces évolutions peuvent être très rapides, comme le montre l’exemple de moustiques s’attaquant à l’homme et de bactéries devenues résistantes aux antibiotiques. L’auteur souligne qu’il faut éviter de considérer que l’évolution est nécessairement une compétition entre les individus, une mauvaise interprétation de la théorie de Darwin à l’origine du « darwinisme social ».

L’IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques), qui est l’équivalent pour la biodiversité de ce que le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est au climat, a publié, en 2019, une évaluation de l’état de la biodiversité : un million d’espèces courent un risque grave d’extinction. Des centaines de crises d’extinction ont eu lieu au cours de l’Histoire, cinq d’entre elles ont été très graves, quatre ont probablement une origine climatique, la dernière, il y a 66 millions d’années, serait due à la chute d’un gros astéroïde et aurait provoqué la disparition des dinosaures. La sixième qui nous menace serait rapide et aurait cinq causes : la conversion de milieux naturels (par la déforestation notamment) ; la surexploitation des ressources biologiques (la surpêche, l’exploitation de bois, l’élevage intensif, etc.) ; la pollution des milieux (par les pesticides en particulier) ; le changement climatique ; la diffusion d’espèces exotiques envahissantes (des lapins ont ainsi été introduits en Australie, au XIXe siècle, et le pays en compte aujourd’hui un demi-milliard !).

Les interventions intempestives des humains dans les écosystèmes déstabilisent la biodiversité alors qu’elle leur rend de bons et loyaux services, les insectes pollinisateurs en sont un exemple, mais pour combien de temps, s’interroge l’auteur ? La question mérite d’être posée car nous n’avons pas conscience de l’enjeu que représente la préservation de la biodiversité. Il est vrai que la crise de la Covid-19 a mis en évidence le risque que font courir les zoonoses et le rôle que jouent dans leur propagation les chauves-souris, dont l’habitat forestier a été perturbé. L’auteur préconise une série de mesures concrètes : une modification des systèmes agricoles et d’élevage en passant à une agriculture agroécologique ; une politique de mise en réserve et de protection d’écosystèmes au niveau mondial ; la mise en œuvre d’innovations « bio-inspirées » ; l’octroi de la personnalité juridique à certains environnements.

Dans son épilogue, Philippe Grandcolas souligne que si la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, un traité international signé à Rio en 1992, tirait déjà un signal d’alarme sur l’état de la biodiversité, la prise de conscience de l’importance de ses enjeux a été très lente. Faut-il en rendre responsables des archaïsmes dans notre vision du vivant : le rationalisme des Lumières qui nous incite à exploiter la nature tout en négligeant sa diversité, et aussi un anthropocentrisme hérité des grandes religions qui donne un statut privilégié à l’homme (l’auteur cite l’article controversé de l’historien américain Lynn White sur les origines religieuses de la crise écologique [1] ) ? L’hypothèse est en débat.

Ce livre dont la lecture est rendue agréable par de belles illustrations est une bonne introduction à la question clef de la crise de la biodiversité, souvent occultée par celle du changement climatique. Il reste, bien sûr, à définir plus en détail des mesures pratiques pour y faire face (politiques de l’agriculture et de la pêche, actions internationales pour protéger des écosystèmes, etc.), elles peuvent constituer le thème d’un autre livre.



[1]White Lynn, « The Historical Roots of Our Ecological Crisis », Science, vol. 155, 1967, p. 1203-1207.