Rapport

Géopolitique - Institutions - Société, modes de vie

Le Retour des populismes. L’état du monde 2019

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Le Retour des populismes. L’état du monde 2019
BADIE Bertrand et VIDAL Dominique , « Le Retour des populismes. L’état du monde 2019 », La Découverte, 2018.

Le populisme est un mouvement récent à l’échelle de notre humanité : il émerge dans la deuxième partie du XIXe siècle, en Russie, aux États-Unis, en France…, puis connaît des regains réguliers depuis lors. Mais comme le rappelle Bertrand Badie en ouverture de l’édition 2019 de L’état du monde, un siècle et demi n’est pas un temps si court si on le rapporte à l’histoire de la démocratie. De fait, la récurrence de vagues populistes dans des systèmes censés répondre à la demande du peuple dans un contexte de liberté et de recherche de bien commun, interroge. Le sujet est brûlant en Europe où plusieurs pays expérimentent le succès voire l’arrivée au pouvoir de partis qualifiés de populistes ; mais il concerne peu ou prou tous les continents, de l’Asie à l’Amérique en passant par l’Afrique ou le Moyen-Orient.

Face au retour (inévitable ? éternel ?) des populismes à travers le monde, et compte tenu de leur visibilité accrue dans un monde globalisé et hypermédiatisé, consacrer L’état du monde 2019 à ce sujet est une initiative bienvenue. Le lecteur pourra ainsi revenir posément sur la genèse du populisme depuis son apparition au XIXe siècle (narodniki russes, boulangisme, People’s Party aux États-Unis), son glissement vers le fascisme au début du XXe siècle, jusqu’aux formes plus contemporaines surfant sur l’identité culturelle, le nationalisme, les effets des crises économiques… Il lira d’ailleurs avec intérêt la contribution de Raphaël Liogier montrant qu’à la différence de ses ancêtres très « idéologiques », le populisme d’aujourd’hui se nourrit au contraire de « la perte de crédibilité des grandes idéologies [du] XXe siècle » et peut, en ce sens, être qualifié d’« opiniologique ». C’est ce que l’auteur appelle le populisme « liquide », dans lequel l’émotion prévaut sur la raison (bien appuyée par les réseaux sociaux) ; qui mise sur un sentiment d’encerclement culturel, brouille les frontières entre conservatisme et progressisme, mise sur les contraintes de la mondialisation, etc.

Passée cette première partie consacrée à la genèse (comprenant aussi, notamment, une analyse sociologique du populisme en France, par François Dubet), vient la question des dénominateurs communs (ou non) aux mouvements populistes, historiquement et d’un pays à l’autre : culte du chef, techniques de propagande et d’utilisation des imaginaires, rapport à l’autoritarisme, revendications économiques et sociales des discours populistes, distinctions à opérer entre populismes de droite et populismes de gauche, rapport à l’international (et à l’étranger)… Dans cette partie, tout n’est pas nouveau, loin s’en faut, mais l’on peut avoir un panorama assez complet des populismes, de leurs ressorts et des variantes existant d’un courant à l’autre. Les contributions relatives aux programmes économiques des mouvements populistes (États-Unis, Russie, Turquie, Hongrie, Brésil, Venezuela) et aux différences droite-gauche sont sans doute les plus instructives car plus ancrées dans notre époque (donc plus utiles à ceux qui regardent vers l’avenir).

Enfin, la troisième partie confirme la pertinence de cette mise en perspective des populismes à l’échelle internationale, au vu des multiples déclinaisons observables aujourd’hui à travers le monde. On y trouve diverses présentations d’expériences nationales récentes : péronisme et chavisme, trumpisme, autoritarisme à la Erdogan, poutinisme, populisme en Israël, présidence Duterte aux Philippines, populisme version panindienne, cas particulier de l’Italie… Et l’on y lit aussi des analyses plus transversales, par exemple sur les droites radicales en Europe occidentale, les percées populistes en Europe centrale, les manifestations du populisme en Afrique subsaharienne ; ou encore sur le Brexit et le sens qu’il pourrait avoir pour les autres États membres de l’Union européenne, ou sur le cas particulier de l’islamisme (est-il ou n’est-il qu’un populisme ?).

Les frontières ne sont pas toujours claires entre nationalisme, régionalisme et populisme, et le lecteur pourra en être surpris. Mais au final, ce que montre ou confirme cet État du monde consacré aux populismes, c’est la pluralité de ces mouvements, leur ancrage dans des contextes nationaux, culturels, économiques, très différents ; tout autant que leur diffusion très large. Et c’est cette diffusion à ce point étendue qui doit nous alerter : pourquoi dans nos sociétés mondialisées et hyperconnectées, cette gangrène ne parvient-elle pas à faire figure d’épouvantail ? De la réponse à cette question, ou du simple fait, pour les élites en place, de se la poser, dépendra sans doute l’évolution de la progression en cours des populismes et la confirmation (ou l’infirmation) de cet « éternel retour » questionné en ouverture par Bertrand Badie.

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