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Le Prophète et la pandémie. Du Moyen-Orient au jihadisme d’atmosphère

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Le Prophète et la pandémie. Du Moyen-Orient au jihadisme d’atmosphère
KEPEL Gilles , « Le Prophète et la pandémie. Du Moyen-Orient au jihadisme d’atmosphère », Gallimard, 2021.

Le Moyen-Orient et la Méditerranée sont aux portes de l’Europe, et les bouleversements qui les traversent agissent sur le Vieux Continent telle une onde de choc, alertait déjà Gilles Kepel dans Sortir du chaos [1]. Aujourd’hui, l’accélération des événements de part et d’autre de Mare Nostrum pose de tels défis qu’il a jugé nécessaire, pour la première fois, d’écrire « à chaud ». Ainsi est né Le Prophète et la pandémie.

De fait, la crise sanitaire et la chute du cours des hydrocarbures ont accentué les facteurs de déstabilisation de la région que l’auteur avait déjà identifiés dans son précédent ouvrage : désagrégation du bloc sunnite, crise de l’islamisme politique, contraction d’alliances contre nature et par essence volatiles, montée des puissances régionales… Et il faut l’expertise géopolitique, la connaissance du monde arabe et la pédagogie de Gilles Kepel pour resituer les événements dans leur contexte, les inscrire dans l’Histoire, comprendre les stratégies des acteurs et la force symbolique de leurs actes, en appréhender la portée jusque dans les villes européennes, où un « jihadisme d’atmosphère » incite de jeunes « exaltés » au meurtre.

Peut-être parce qu’elle est un pont entre le Moyen-Orient et l’Europe, sans doute parce qu’elle est dirigée par un autocrate à la tête d’un gouvernement « eurasiste », anti-occidental et islamiste, la Turquie s’impose comme un élément central de l’analyse. Nostalgique de l’Empire ottoman, elle profiterait de l’instabilité régionale pour asseoir une double hégémonie : politique d’abord — présence de soldats en Libye, dans le nord de la Syrie ou épisodiquement dans le Kurdistan irakien, préemption d’un corridor garantissant la continuité avec le « frère turcophone » azerbaïdjanais, prospection de gaz sous-marin dans les eaux grecques ou chypriotes, ou encore contrôle des principales routes migratoires —, religieuse ensuite, par ses efforts pour imposer le sunnisme des Frères musulmans, face au wahhabisme saoudien. Dans ce contexte, le jour du 97e anniversaire du traité de Lausanne — qui annule le traité léonin de Sèvres et reconnaît la victoire de Mustapha Kemal sur l’Anatolie —, choisi pour la réislamisation de la cathédrale Sainte-Sophie d’Istanbul, est hautement symbolique : « Recep Erdogan met ses pas dans l’Atatürk militaire et nationaliste pour tordre le coup à l’Atatürk laïque », explique Gilles Kepel. Par ailleurs, les images d’une cérémonie en grande pompe lui donnent l’avantage sur son rival saoudien, dont l’esplanade de la Ka’ba pendant le hajj est désertée du fait de la pandémie.

Pour servir sa stratégie, la Turquie noue des alliances opportunistes, parfois contradictoires. Ainsi, bien qu’aux côtés de la Russie dans le processus d’Astana, elle la défie en Libye par son soutien au général el-Sarraj contre les troupes du général Haftar, ou encore dans le Haut-Karabakh où elle participe à l’offensive de Bakou contre les Arméniens. Par ailleurs, elle entretient des relations commerciales et diplomatiques avec Israël, tout en se proclamant le héraut de la cause palestinienne. Enfin, opposée à l’Iran par son soutien aux rebelles syriens islamistes contre le régime de Damas, elle est à ses côtés dans sa défense du Hamas. Plus globalement, la Turquie s’inscrit, avec l’Iran et le Qatar, dans une alliance « fréro-chiite », soudée par une proximité idéologique et des intérêts économiques et géopolitiques communs.

Cette « triplice » informelle, qui lie une puissance chiite à deux puissances sunnites de la mouvance « frériste », s’est récemment renforcée pour contrer l’axe israélo-arabe qui se dessine depuis peu. En effet, depuis la signature des accords d’Abraham entre Tel-Aviv et Abou Dabi d’une part, Tel-Aviv et Manama de l’autre, avec l’aval de l’Arabie Saoudite, puis la normalisation des relations diplomatiques entre l’État hébreu d’un côté, le Soudan, l’Égypte et le Maroc de l’autre, un continuum économique et stratégique prend forme, qui allie la puissance technologique d’Israël aux capacités d’investissement des pétromonarchies. Un véritable défi pour leurs principaux ennemis, au premier rang desquels l’Iran. Si, en outre, l’Irak venait à s’inscrire dans le sillage de cette entente, la République islamique connaîtrait un nouveau revers.

Plus largement, les trois alliés de l’axe fréro-chiite traversent actuellement une période difficile, ce qui pourrait expliquer selon l’auteur — pour deux d’entre eux tout au moins — une fuite en avant belliciste : le Qatar, longtemps soumis à un blocus imposé par ses voisins, subit les conséquences de la pandémie sur l’activité économique et la baisse du prix des hydrocarbures ; l’Iran voit son économie très affectée par les sanctions américaines — au point de signer un accord léonin avec la Chine —, est ravagé par la pandémie, conspué par les manifestants irakiens et libanais, et temporairement déstabilisé par la mort du stratège de son expansion régionale, le général Qassem Soleimani ; la Turquie, enfin, peine à transformer ses victoires militaires en victoires politiques. En Libye, elle est évincée par l’Égypte qui favorise un rapprochement entre les deux parties ennemies. Dans le Haut-Karabakh, si elle participe aux accords de cessez-le-feu, la Russie ne lui laisse qu’un strapontin. En outre, l’islamisme politique qu’elle défend est la cible des manifestations de rue en Algérie, au Soudan, en Irak et au Liban, qui contestent des régimes soit islamistes eux-mêmes, soit soutenus par des partis islamistes. Enfin, elle joue avec la patience des Occidentaux, quand, membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), elle achète à la Russie ses missiles S-400, envoie des navires de guerre en eaux grecques, ou encore fait du contrôle des flux migratoires un instrument de chantage.

Dans un contexte de crise économique et migratoire, Ankara, par son attitude belliqueuse, attise le ressentiment. Au sein de l’Europe, la France, plus que tout autre pays, est vouée aux gémonies. « La patrie de Voltaire est identifiée à la laïcité haïe. » Et c’est là que Gilles Kepel en arrive à ce qu’il qualifie de « jihadisme d’atmosphère ». Après les trois phases identifiées dans Sortir du chaos, il décrit ici ce jihadisme de quatrième génération, où l’acte criminel est l’aboutissement de la propagation de messages de mobilisation sur les réseaux sociaux. Pas d’appartenance à une organisation telle qu’Al-Qaïda ou Daech, mais la rencontre entre une demande d’action par des entrepreneurs de violence et une offre terroriste sans connexion formalisée. Et l’auteur de rappeler la triste succession d’actes terroristes, en France et à Vienne, depuis la décapitation de Samuel Paty le 16 octobre 2020. Par son discours de haine, Recep Erdogan s’est « transmuté en entrepreneur de colère » affirme-t-il.

Le Prophète et la pandémie est une lecture incontournable pour comprendre les nouveaux défis de l’Occident. On regrettera néanmoins un style alourdi par une surcharge d’information, sans doute guidée par un souci légitime d’exactitude.

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