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Économie, emploi - Population

Le Prix d’un homme. Plaidoyer pour un prix minimum de la vie humaine

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Le Prix d’un homme. Plaidoyer pour un prix minimum de la vie humaine
ALBOUY François-Xavier , « Le Prix d’un homme. Plaidoyer pour un prix minimum de la vie humaine », Grasset, 2016.

Dans Le Prix d’un homme. Plaidoyer pour un prix minimum de la vie humaine, François-Xavier Albouy, docteur en économie, expert du risque et de l’assurance et fondateur de la revue Risques, mène une réflexion sur le prix que nos sociétés accordent à la vie d’un homme. Il souligne l’ambivalence, voire l’hypocrisie, à dire que la vie n’a pas de prix alors que l’observation des pratiques de nos sociétés indique le contraire. Il propose de fixer explicitement un prix minimum de la vie humaine afin de contraindre nos décideurs à se soucier davantage de l’inégalité et de la sécurité dans nos sociétés.

En première partie, l’auteur présente de multiples exemples de compensations numéraires spécifiques liées à la vie humaine sous diverses formes. Ces exemples puisés dans plusieurs contextes culturels et historiques incluent les indemnités reçues pour différents préjudices physiques dans le code d’Ur-Nammu, la loi du talion dans la Bible ou le Talmud, les contrats d’indenture pour les mercenaires au Moyen Âge, le wergeld en usage chez les Germains et les Celtes ou la diyya dans les pays du Maghreb et du Sahel. Dans nos sociétés modernes, la vie a aussi un prix. L’auteur évoque le prix des enfants kidnappés en Chine, des prostituées nigérianes, des enfants soldats du Mali, et les montants accordés aux familles des victimes après un crash d’avion. Dans la deuxième partie, il discute plus en détail les pratiques des tribunaux, ainsi que celles des agences de régulation quand elles calculent la valeur statistique de la vie humaine, les systèmes d’assurance vie et santé dans les pays développés, la gestion des risques au travail et de ceux liés au terrorisme, et la problématique de la dépendance posée par l’extension de la longévité.

La démonstration est convaincante : la valeur de la vie n’est ni sacrée ni infinie. Elle est systématiquement fixée par les sociétés humaines sur les marchés à la fois légaux et clandestins. Elle est aussi calculée ex ante par nos administrations quand celles-ci investissent dans la prévention et la sécurité, ou ex post par les tribunaux ou les compagnies d’assurance quand il s’agit de compenser les proches de victimes d’accident. L’auteur ajoute à ces exemples des références au patrimoine culturel (citations d’auteurs célèbres, films et livres grand public) qui rendent la lecture vivante et agréable. On pourrait regretter cependant que l’auteur ne mobilise pas plus l’analyse économique afin d’expliquer en détails la rationalité de ces différentes valeurs de la vie. Une telle approche technique ne semble pas être l’objectif poursuivi, même si des références académiques sont systématiquement données en notes de bas de page. Le lecteur frustré pourra se référer au chapitre 2 du livre de Jean Tirole, Économie du bien commun [1], sur l’économie du (non-)marchand et du sacré. Ici l’auteur, dans Le Prix d’un homme, fait plutôt le choix de nous emmener dans un voyage pittoresque dans le temps et l’espace mêlant habilement histoire, économie, droit et culture.

Le propos principal se concentre sur un message : la vie a bel et bien un prix, ou plutôt des prix. Le thème est en fait assez connu, et a été largement abordé dans la littérature anglo-saxonne. Le prix Nobel 2012 en économie, Alvin Roth, a par exemple étudié les marchés répugnants [2], comme l’esclavage, le jet de nains, la vente de viande de cheval ou le marché des organes humains. Récemment, Michael Sandel, dans What Money Can’t Buy [3], critique la marchandisation de la société et le pouvoir de corruption des marchés sur les valeurs morales de nos sociétés modernes. De ce point de vue, l’originalité du livre est peut-être à replacer dans le contexte français. Cela aurait d’ailleurs été intéressant de pousser l’analyse pour mieux comprendre les résistances à la monétisation de la vie en France. Au passage, l’auteur nous livre des paradoxes stimulants. Par exemple, il rapporte des enquêtes indiquant que la peur de la pauvreté est plus forte en France que dans tous les autres pays européens alors même que la protection sociale y est une des plus importantes.

L’auteur expose sa proposition dans la troisième partie. Il s’agit d’imposer à la société « une constante universelle, contraignante, qui l’oblige à reconnaître un prix unique de la vie ; cela revient à dire que parmi les intrants de la production existe un paramètre intangible qui fixe une contrainte supplémentaire au jeu concurrentiel : aucune rente de situation ne peut s’établir sur la négociation du prix de la vie humaine » (p. 193). Cette partie est selon moi la moins intéressante du livre. La proposition d’un prix minimum unique de la vie ne me séduit pas. D’abord, elle est inapplicable. Il n’existe pas d’institution capable de mettre en place une telle norme mondiale. Certes, l’application de la proposition n’est pas le propos de l’auteur qui y voit une utopie ; et même s’il évoque au début le rôle possible des compagnies d’assurance, ce point n’est pas clairement articulé par la suite.

En l’absence de défaillance de marché (l’auteur parle de jeu concurrentiel), je ne vois pas comment justifier sur des bases normatives l’imposition d’une contrainte supplémentaire au processus productif. Prenons l’exemple des pays pauvres où le prix de la vie est faible (l’auteur évoque une valeur statistique de la vie de 160 dollars US en Chine, à comparer avec celle en vigueur aux États-Unis de l’ordre de 10 millions de dollars US). Les habitants de ces pays ont d’autres préoccupations que la sécurité au travail. Cette préférence a été révélée par des centaines d’études empiriques sur la relation salaire-risque. Le consentement à payer pour la vie est un bien normal : il augmente fortement avec la richesse. Pourquoi alors imposer aux plus pauvres un coût qu’ils ne souhaitent pas payer ? En substance, la proposition de prix minimum de la vie est paternaliste.

Plus généralement, si l’objectif est de réduire les inégalités et les comportements illégaux (kidnapping, prostitution, etc.), je ne vois pas pourquoi privilégier un instrument relatif à la gestion du risque plutôt que des instruments plus directs comme des transferts monétaires, de nouvelles lois et un meilleur contrôle des comportements. Aussi, le caractère unique de la norme me paraît inadapté compte tenu de la diversité des préférences individuelles et des contextes risqués dans le monde. Enfin, les pays développés semblent au contraire souvent trop investir dans la protection de la vie humaine. Y a-t-il du sens à investir des sommes colossales pour maintenir sans espoir un être souffrant en fin de vie ? Les idées du moraliste Peter Singer sont justement citées par l’auteur. Pourtant, ces idées suggèrent que dans certaines circonstances, c’est plutôt un prix maximum de la vie qui devrait être visé.



[1] Tirole Jean, Économie du bien commun, Paris : Presses universitaires de France, 2016 (analysé sur le site de Futuribles, URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/economie-du-bien-commun/. Consulté le 8 février 2017 [NDLR]).

[2] Voir par exemple : Roth Alvin E., Who Gets What — and Why, Glasgow : William Collins, 2015 (NDLR).

[3] Sandel Michael J., What Money Can’t Buy: The Moral Limits of Markets, Londres : Allen Lane, 2012.

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