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Géopolitique - Institutions

Le Premier XXIe siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde

Par

Le Premier XXIe siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde
GUÉHENNO Jean-Marie , « Le Premier XXIe siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde », Flammarion, 2021.

Jean-Marie Guéhenno entreprend dans ce livre un objectif ambitieux : décrire et analyser le monde du XXIe siècle, pour tenter de mieux en comprendre la complexité et donner les clefs à ses lecteurs pour construire des chemins alternatifs en réponse aux défis d’aujourd’hui. Si l’exercice s’avère périlleux, l’auteur le réalise de manière organisée et presque exhaustive, liant les idées les unes aux autres en permanence, sans se perdre dans des digressions ou des sujets anecdotiques. La plus grande partie du livre est consacrée à la description des enjeux majeurs aujourd’hui, tels que la crise de la politique traditionnelle remplacée par un nouveau type de politique, l’Internet, les géants du numérique, la Chine, la guerre, l’écologie… ; autant de sujets traités avec simplicité mais précision permettant de dresser un tableau assez large du monde dans lequel nous vivons actuellement. Les retours historiques sont suffisamment nombreux pour apporter le recul nécessaire à l’observation du présent, sans pour autant écarter de vue le focus principal sur le XXIe siècle, avec des éclairages intéressants issus la carrière diplomatique de l’auteur. Les trois derniers chapitres sont ensuite consacrés à l’avenir, au monde que nous voudrions et que nous pourrions construire pour les générations futures.

Jean-Marie Guéhenno cherche ici à aller plus loin que dans son premier ouvrage, La Fin de la démocratie, publié en 1993 (chez Flammarion). Ce n’est pas seulement à une crise des démocraties que l’on assiste aujourd’hui, mais à une remise en question de la notion même de démocratie, et de nos communautés, au prix de la paix. La paix n’est pas acquise et constitue désormais un ensemble de « réussites exceptionnelles et toujours menacées ».

L’auteur fonde sa réflexion sur la désillusion de l’universalisme démocratique des années 1990. Ces années, marquées en Occident par une croyance dans le progrès, l’universalisme et l’individualisme, ont été caractérisées par des illusions profondes du modèle occidental. Le triomphe de l’individu au détriment du citoyen a érodé nos communautés, qui s’appuient désormais sur des intérêts communs plutôt que des valeurs communes, et bouleversé nos sociétés. La politique s’est progressivement transformée, en conséquence de la crise des partis politiques traditionnels, de gauche comme de droite, aujourd’hui « plus imprévisible et plus brutale ». Rassemblant désormais davantage sur des identités que sur des programmes, la politique du XXIe siècle a remplacé le débat par un choc d’identités irréconciliables, ne partageant plus de vérité commune. Les stratégies nationalistes et religieuses offrent l’illusion d’une réponse collective et simple à l’émiettement et la complexification du monde, pour autant insatisfaisantes car fondées sur les émotions, et écartant une part non négligeable de la population. Par la volonté de recréer des communautés, des groupes se constituent, mais si ces groupes sont de plus en plus homogènes entre eux, la société, elle, « se fragmente en essaims qui ne se parlent plus ». Trouver des voies vers des valeurs communes pourrait permettre de recréer ce collectif. Pour reformer cette nouvelle politique, il s’agira alors, sur certains thèmes tels que l’écologie, d’articuler ces défis mondiaux aux problématiques étatiques liées afin de créer des mouvements cohérents.

Cette révolution de la politique n’en serait pas une si elle n’était pas couplée à la révolution numérique actuelle. La notion même de vérité est bousculée par les évolutions numériques. « Le capitalisme de l’information aura remplacé le capitalisme des machines » et les données constitueront une source de pouvoir cruciale. Contrôler les données devient alors un enjeu politique, économique et social majeur qu’il faut impérativement organiser au niveau international, au sein d’autorités indépendantes, afin d’éviter le rapport déséquilibré qui caractérise aujourd’hui l’offre et la demande. Cette révolution numérique participe aussi de l’entrée dans une nouvelle géopolitique de la peur. La frontière entre guerre et paix se brouille (notamment avec l’utilisation croissante des drones, des cyberattaques, etc.) rendant la paix d’autant plus fragile.

La volonté de démocratie continue de faire espérer les peuples, mais Jean-Marie Guéhenno met en garde le lecteur sur l’inclination à se concentrer sur le modèle démocratique occidental uniquement. Il l’invite alors à « sortir de la centralité occidentale pour embrasser une humanité plurielle ». La question qu’il faut ainsi se poser ne repose pas sur un débat entre démocratie et dictature, mais plutôt sur le type de société dans laquelle nous voulons vivre. La primauté de l’argent comme étalon du bonheur et de la puissance est à remettre en question dramatiquement, et les éventuelles alternatives sont à construire. Serions-nous aujourd’hui plus attirés par l’harmonie chinoise qui se substituerait à la volonté de perpétuel progrès occidental ? Comment organiser une harmonie sans exercer un pouvoir tyrannique à travers sa centralisation extrême ?

Si Jean-Marie Guéhenno évoque la possibilité d’un futur cauchemardesque post-orwellien, dans lequel la Chine et l’Occident convergeraient dans le contrôle des données et des esprits, il développe avec un espoir dissimulé une alternative optimiste à la recomposition du monde. Les possibilités sont encore nombreuses selon lui pour éviter un tel scénario, et l’Europe fait partie des pistes à suivre. S’il admet « [qu’] affirmer que l’Europe a un rôle à jouer paraît utopique voire arrogant », il étaye ses arguments pour une alternative européenne, et « autocritique » son point de vue qui peut parfois paraître trop centré sur l’Occident. L’Europe des libertés doit dominer sur l’Europe de la sécurité, et permettre un pluralisme essentiel à la viabilité des sociétés et la garantie de la paix, devenue fragile. Jean-Marie Guéhenno souligne la nécessité de reconnaître le particularisme européen au lieu de l’expansion d’un soi-disant universalisme, et l’intérêt d’abandonner l’idée d’une Europe fédérale, selon lui irréalisable et même non souhaitable, en sauvegardant les particularismes des États, qui font sa force.

Par conséquent, l’auteur recommande à ses lecteurs à ne pas céder aux stratégies identitaires et de recréer des mouvements politiques qui n’écrasent pas les autres légitimités, afin de toujours permettre le pluralisme. La meilleure réponse face aux défis du XXIe siècle est selon lui l’éducation. Seulement, cette éducation ne doit pas reposer exclusivement sur l’enseignement des sciences dites « dures » qui apportent des réponses appliquées à un domaine, elle doit aussi s’appuyer sur les sciences sociales qui posent des questions et proposent différents schémas de pensée, afin de toujours s’interroger sur nos conceptions du monde et de respecter leur légitimité dans leur pluralité.