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Le Numérique au secours de la santé

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Le Numérique au secours de la santé
SOUDOPLATOFF Serge , « Le Numérique au secours de la santé », Fondation pour l’innovation politique, 2019.

Comme dans de précédents travaux consacrés à la blockchain et l’intelligence artificielle, Serge Soudoplatoff, innovateur français installé des deux côtés de l’Atlantique, apporte en peu de pages une analyse et une synthèse claires sur un sujet majeur. Il rappelle que les systèmes de santé sont eux-mêmes malades, puisque l’un des « meilleurs au monde » et des plus coûteux, l’américain, ne profite réellement qu’aux plus riches. Cela à cause des prix des médicaments, des progrès de l’obésité, des cancers et d’une organisation induisant des coûts administratifs croissants. Le système de santé français souffre aussi de maux organisationnels.

Changer de gouvernance

« Le numérique recèle un énorme potentiel d’amélioration des systèmes de santé », affirme Serge Soudoplatoff. Ainsi, pour les déserts médicaux, au lieu de recourir à la seule la télémédecine, pourrait-on « former des personnes à une vision systémique du corps humain et à une sensibilité psychologique » en peu d’années. Ces personnes soigneraient en se connectant à des systèmes de diagnostic par l’intelligence artificielle (IA), dispositifs sur lesquels IBM investit beaucoup et dont la fiabilité croissante approche ou dépasse déjà celle des humains. Le rôle du médecin, demain, serait de s’appuyer sur l’IA pour faire ce dont elle n’est pas capable, en utilisant son intuition et son sens psychologique. Un piège serait d’« imaginer que le numérique, surtout au travers de l’IA, va totalement remplacer l’être humain ». L’IA aidera par exemple à réduire les erreurs de diagnostic, troisième cause de décès aux États-Unis avec 250 000 morts par an (p. 31).

L’autre piège serait de « maintenir à tout prix les méthodes du passé ». En France, l’échec du dossier médical personnalisé (DMP) montre que « le numérique ne donne sa pleine puissance que lorsqu’il s’accompagne d’un changement de gouvernance ».

La conjonction de plusieurs facteurs change la donne :
— la prolifération des smartphones et de capteurs connectés proches de notre corps, deux facteurs à la base de la mHealth ou santé en mobilité, « qui va bien au-delà de la télémédecine » ;
— les progrès de la génomique ;
— les progrès de l’IA, des bases de données, de la blockchain ;
— les énormes mises du capital-risque dans la santé numérique ;
— l’implication croissante des majors du numérique.

Santé mobile et génomique

Fin 2017, on recensait 318 000 applications mobiles en santé [1], utilisées plus de 10 fois par semaine par un quart de leurs adeptes, qui s’accroissaient de quelque 300 nouveautés par jour. Objets connectés et applications concernent encore surtout le bien-être plutôt que la santé au sens médical. Mais la généralisation de la santé mobile pour la détection et le traitement du diabète, de l’asthme, des maladies cardiaques et pulmonaires « ferait économiser sept milliards de dollars US par an uniquement sur ces maladies ».

Grâce à des scanners de poche et au cloud, on peut effectuer soi-même des échographies et les visionner sur son smartphone. La génomique progresse, avec des coûts qui s’écroulent, et l’arrivée d’instruments de poche permet un séquenc?age génomique à domicile pour 1 000 dollars US. Cela doit faire progresser la médecine prédictive et la médecine de précision, aidées par des doubles numériques personnels, alors que l’on applique encore trop à des individus des soins conçus pour des malades « moyens ».

Beaucoup de pays, la Chine particulièrement, ont lancé des programmes nationaux pour constituer des bases de données individuelles de séquençage ADN. La France garde une position frileuse sur la vente d’analyses génétiques aux particuliers. Une génomique grand public se développe, avec nombre de sociétés dont le chinois iCarbonx. Des start-ups comme le russe Zenome construisent des bases de données génomiques en exploitant la blockchain pour rassurer et récompenser les donneurs.

Serge Soudoplatoff a raison de souligner les promesses de la génomique, mais il faut aussi mettre en garde contre des promesses commerciales abusives, car la majorité des maladies est déclenchée par la pollution et par nos comportements, notamment alimentaires.

Les GAFA au premier rang

Les géants du numérique se sont fortement investis dans ce marché de la santé numérique qui dépasserait 200 milliards de dollars US en 2023. Amazon a obtenu en 2017 l’agrément de distributeur pharmaceutique. Il veut concurrencer le moteur de recherche Google par son interface vocale Alexa ; son enceinte intelligente Echo pourrait bientôt détecter dans notre voix nos problèmes potentiels. Apple peut recueillir des données concernant nos activités physiques, voire cardiaques, dans ses iPhone et Apple Watch. Selon Morgan Stanley, le médical rapporterait à Apple 15 milliards de dollars US en 2021 et plus de 300 milliards en 2027. Google aussi multiplie les investissements en santé, particulièrement dans une soixantaine d’entreprises.

« Entre janvier et novembre 2018, quelque 6,8 milliards de dollars US ont été investis dans la santé numérique, sur 290 projets » par le capital-risque aux États-Unis. L’un des objectifs est de réduire les retours en hôpital par un meilleur suivi des patients. Des entreprises comme Pear Therapeutics, proposant des thérapies numériques ont bénéficié également, l’an dernier, d’investissements considérables. Ces thérapies concernent le neuronal (schizophrénie, épilepsie…) et aussi des addictions. La première agréée par la Food and Drug Administration a été reSET, en septembre 2017. Serge Soudoplatoff lui-même a créé la start-up Mentia pour aider les malades d’Alzheimer par des jeux sérieux. La réalité virtuelle aussi est exploitée pour soigner des problèmes mentaux, remplacer des anesthésiants et aussi en formation ou en chirurgie.

Patient autonome ou sous contrôle ?

Le patient pourrait acquérir beaucoup plus de pouvoir au travers de forums de discussion, de plates-formes, de réseaux comme, en France, Carenity (165 000 membres ayant évalué plus de 140 000 traitements). Mais Serge Soudoplatoff note aussi que « toutes les grandes manœuvres industrielles portent actuellement sur le contrôle de nos informations de santé, que ce soit notre génome ou la captation de nos informations de santé ». Les sociétés probablement les plus avancées au monde sont la chinoise iCarbonX et les américaines Verily et Veritas Genetics, qui toutes deux intègrent la génomique, l’IA et le cloud. Espoir mais aussi, vigilance, sont de mise !



[1] Selon The Growing Value of Digital Health, IQVIA Institute, novembre 2017. URL : http://effectivenessevaluation.org/wp-content/uploads/the-growing-value-of-digital-health.pdf. Consulté le 10 juillet 2019.

Site web
http://www.fondapol.org/wp-content/uploads/2019/01/143-SOUDOPLATOFF_2018-12-26_w.pdf

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