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Géopolitique - Institutions

Le Moyen-Orient et le monde. L’état du monde en 2021

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Le Moyen-Orient et le monde. L’état du monde en 2021
BADIE Bertrand et VIDAL Dominique , « Le Moyen-Orient et le monde. L’état du monde en 2021 », La Découverte, 2020.

Longtemps sous la domination de puissances étrangères — Empire ottoman jusqu’à la Première Guerre mondiale, mandats français ou britanniques dans l’entre-deux guerres, États-Unis ou URSS pendant la guerre froide —, le Moyen-Orient s’en est progressivement affranchi, au point d’imposer aujourd’hui son propre agenda international. Faut-il en conclure qu’il contraint désormais plus qu’il ne subit ? Si l’inversion des rapports de force n’est pas achevée, tout au moins parce que les États-Unis entretiennent avec Israël une relation très privilégiée, il reste que les événements qui s’y produisent agissent sur le reste monde. Le temps d’un Moyen-Orient otage du jeu international est définitivement révolu.

Aussi, Bertrand Badie et Dominique Vidal ont-ils cherché à construire cette dernière édition de L’État du monde dans un double changement de perspective : penser la région dans ses interactions avec l’extérieur, et reconnaître le rôle déterminant des nouvelles puissances régionales d’une part ; replacer les dynamiques sociales au cœur des relations internationales, aujourd’hui moins géopolitiques qu’intersociales, d’autre part.

Quelques rappels incontournables, rassemblés dans une première partie intitulée « Genèse », permettent d’éclairer les alliances, conflits ou mouvements sociaux actuels.

Au tournant du XXe siècle, l’élan culturel, littéraire, politique et religieux qui traverse le monde arabe — la Nahda — interroge tout à la fois l’identité arabe, le réformisme islamique ou le système de domination impérial. Il porte les prémices du nationalisme arabe, d’une relation ambivalente avec l’Occident — objet d’admiration et de détestation — et de ce que pourrait être un modernisme « aconfessionnel », autant de tendances qui irriguent la région aujourd’hui.

Dès 1922, les ingrédients d’une situation explosive en Palestine sont réunis par l’intégration de la déclaration Balfour au mandat britannique sur la Palestine. Source majeure du déséquilibre régional depuis des décennies, elle se marginalise depuis peu du fait de la normalisation des relations entre Israël et les États arabes.

En 1973, le double choc pétrolier — guerre du Kippour, puis décision unilatérale par le shah d’Iran de multiplier par deux le prix du baril — provoque l’explosion du flot des pétrodollars, à la fois arme de guerre des pays du Golfe (au sens figuré comme au sens propre) et talon d’Achille de leurs économies devenues rentières. Aujourd’hui, si le marché pétrolier se reconfigure avec l’essor du pétrole de schiste américain et le ralentissement de la croissance économique mondiale, de nouveaux rapprochements — OPEP + (Organisation des pays exportateurs de pétrole associée à 10 autres pays), Arabie Saoudite / Russie, Iran / Chine… — permettent le maintien du cours, et partant, du rôle déterminant du golfe Persique sur l’échiquier énergétique mondial.

En 1979, la révolution iranienne ouvre une brèche dans un monde bipolaire, par la concrétisation politique d’un sentiment de fierté nationale et d’une ferveur islamique. L’absence de clairvoyance des puissances occidentales sur cet événement comptera pour beaucoup dans les revers à venir en Afghanistan, Irak ou Syrie. Par la suite, la guerre Iran / Irak marquera le début d’un affrontement confessionnel au sein de l’Islam, aujourd’hui au cœur des rivalités entre les trois nouvelles puissances régionales que sont l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Turquie.

Plus récemment enfin, le désengagement américain en Irak puis en Afghanistan marque la déconfiture des néoconservateurs américains et l’inefficacité de la stratégie du regime change (changement de régime). Au-delà de cette politique américaine de restraint (retenue), on observe l’effacement des Européens ou des grandes diplomaties arabes — Syrie, Irak, Égypte — qui cèdent la place à de nouveaux acteurs.

Aujourd’hui, les cartes ont changé de main et de nouveaux acteurs étatiques et non étatiques sont à la manœuvre, animés par des desseins énergétiques, économiques, politiques ou religieux. Ils font l’objet des deuxième et troisième parties : « Jeux d’acteurs et enjeux » et « Étude de cas ».

Trois nouvelles puissances régionales s’affirment depuis quelques années et se disputent le leadership de la région. Depuis l’arrivée au pouvoir du roi Salman, et encore plus de son fils Mohammed ben Salman, l’Arabie Saoudite conduit une politique étrangère interventionniste, décomplexée et plus indépendante. Sa posture offensive s’explique notamment par la menace d’un axe chiite que l’Iran, présent en Irak, en Syrie et au Yémen, orchestrerait. La Turquie, quant à elle, vit dans la nostalgie de l’Empire ottoman et affirme ses ambitions irrédentistes par ses interventions en Syrie, en Irak ou même en Libye, dont elle convoite les immenses réserves en hydrocarbures. Son alliance avec le Qatar, ennemi de l’Arabie Saoudite, et son soutien aux Frères musulmans participent de cette politique. L’Iran, enfin, rêve de constituer un corridor stratégique avec l’Irak et la Syrie, afin d’avoir accès à la Méditerranée et de créer une zone de libre-échange.

À leurs côtés, un quatrième État s’affirme dans la région : Israël. Bien qu’isolé au sein de l’Organisation des Nations unies, du fait d’une politique étrangère jugée arrogante, il s’est récemment rapproché des États arabes, de la Russie — qui contient l’influence de l’Iran en Syrie — et des régimes populistes européens. Faut-il pour autant le qualifier de « puissance régionale » ? Bertrand Badie en doute, car son comportement reste essentiellement défensif.

Sur ce nouvel échiquier, la Chine et la Russie avancent leurs pions pour garantir leur accès aux marchés et aux ressources énergétiques. L’Europe est la grande absente. Impuissante en Syrie, fermée à l’accueil de milliers de réfugiés, elle menace Israël, plus qu’elle n’agit, pour faire appliquer le droit international.

Mais le jeu international n’est plus que partiellement aux mains des États. Comme Bertrand Badie l’explique dans son ouvrage éponyme (Intersocialités), « le monde n’est plus géopolitique [1] ». Le phénomène est mondial — et l’épidémie de la Covid en est une parfaite illustration — mais il se trouve accentué au Moyen-Orient par l’autoritarisme des régimes. Au-delà des organisations non gouvernementales ou des mouvements guerriers transnationaux, on assiste au réveil des sociétés qui mènent des révolutions apartisanes et adogmatiques : printemps arabes et, plus récemment, épisodes survenus en Algérie, au Soudan, en Irak ou au Liban… Désormais, ce sont les acteurs sociaux qui écrivent l’Histoire.

Il est grand temps de tourner la page d’une lecture westphalienne des relations internationales. Ce dernier numéro de L’État du monde 2021 est là pour nous en convaincre.



[1]Inter-socialités. Le monde n’est plus géopolitique, Paris : CNRS Éditions, 2020 (analysé sur le site de Futuribles).

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