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Le Désenchantement de l’Internet. Désinformation, rumeur et propagande

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Le Désenchantement de l’Internet. Désinformation, rumeur et propagande
BADOUARD Romain , « Le Désenchantement de l’Internet. Désinformation, rumeur et propagande », FYP éditions, 2017.

Romain Badouard analyse ici ce qu’est devenue l’information sur l’Internet aujourd’hui et combien la réalité s’est éloignée du rêve initial. Il y a loin, en effet, de la vision d’un réseau de communication décentralisé, où l’expression libre servirait la démocratie et l’émancipation des citoyens, à l’image actuelle de l’Internet qui s’apparente à un champ de bataille pour celui qui s’y informe. Et il est vrai que les sujets de méfiance sont légion : la surveillance généralisée par la NASA (National Aeronautics and Space Administration), organisme d’État, avec la complicité des géants du numérique et révélée par l’aventure solitaire d’Edward Snowden, la marchandisation de nos données personnelles, les discours de haine, le harcèlement, les théories du complot, les bulles idéologiques, les fake news, l’embrigadement djihadiste, etc. Ce livre recense les caractéristiques du réseau des réseaux qui ont transformé l’idéal d’un mai 1968 numérique en un « grille-pain fasciste » ; ce faisant, il offre des clefs pour comprendre les enjeux des évolutions à venir.

Car s’il parle de désenchantement de l’Internet, c’est que l’idéal et la réalisation si imparfaite que nous en connaissons sont inséparables, ce sont les deux faces d’une même pièce. Pile, l’Internet et le Web offrent un système de communication et d’expression sans filtrage des auteurs ni sélection des contenus. Nul éditeur, journaliste ou détenteur d’une autorité n’est en mesure de restreindre ce pouvoir et chacun peut y faire entendre librement sa voix. Face, chacun a le droit de le faire avec ses codes, ses valeurs, son sectarisme, sa brutalité d’expression, et même sa malveillance. Ainsi sur le réseau, tous les individus qui échangent des informations sont en principe sur un pied d’égalité et cette liberté va au-delà du pluralisme d’opinion pour introduire, dans l’espace public, un pluralisme des « modes d’existence [1] », notion qui désigne la manière dont, au sein des sociétés, les individus épousent des systèmes de valeurs différents.

Mais tous les acteurs ne sont pas logés à la même enseigne et le pluralisme radical n’est pas la seule règle en vigueur sur Internet. Le Web et les réseaux sociaux se superposent à l’architecture fondatrice et portent des projets politiques différents voire contradictoires. Sur la toile, c’est la fréquence des liens hypertextes qui conditionne la visibilité des prises de parole, conférant ainsi un caractère élitiste et censitaire à la démocratie qui s’y exerce. Quant aux réseaux sociaux, qui sont un espace à la fois d’information et de prise de parole, ils ancrent nos modes d’expression et de participation politiques dans le tissu relationnel de notre quotidien. Et les followers ou amis, les likes, les retweets et autres applications sont autant de modes pour exprimer des préférences ou des soutiens qui, même non contraignants, reflètent l’opinion collective du moment. Ce sont autant d’armes dans les batailles d’opinion et ils défient le principe de majorité, selon lequel l’avis du plus grand nombre, exprimé dans un cadre formel, constituait la référence. L’Internet n’a peut-être pas créé de nouvelles dissidences, mais il les révèle et il en est leur porte-voix.

Enfin, dans l’espace [2] privé que constitue l’Internet, Romain Badouard dénonce le pouvoir des géants du numérique qui l’ont bâti et y occupent des positions incontournables. Ils y règnent par le truchement d’une gouvernementalité numérique exercée par l’incitation, par les mécanismes de référencement, par la contrainte sur les formats d’expression ou encore par les normes techniques comme le système iOS d’Apple. Ces acteurs ont acquis le pouvoir de créer de nouvelles normes sociales avec tous les dangers que cela comporte : Twitter limite le format des messages et induit une simplification qui favorise parfois une certaine brutalité d’expression pour marquer l’opinion ; Google privilégie la notoriété des sites et déclenche une course à l’audience ; et Facebook, qui se veut l’architecte mondial des communications sociales, cherche l’affinité avec l’usager et contribue à créer des « bulles de filtrage ».

Force est de reconnaître que la course pour plaire à chacun et la chasse à la notoriété ont suscité des comportements et des stratégies aux effets dévastateurs. L’Internet a libéré les haines, offert de nouveaux territoires aux extrémistes et saturé la sphère de l’information de nouvelles fausses, industrialisant la rumeur. Or, en raison de ses caractéristiques, le Web échappe à la majorité des règles que les États-nations ont mises en place et qui codifient et limitent les pouvoirs des citoyens au bénéfice d’une acceptation du vivre ensemble. Et l’influence des gouvernements y reste limitée, au point qu’ils sont contraints de déléguer des pouvoirs de justice comme la lutte contre les messages de haine ou les appels à la violence.

Alors, comment reprendre possession de l’Internet ? À cette question, la communauté internationale n’a pas su apporter de réponse satisfaisante jusqu’ici, en dépit de la tentative engagée dans le cadre des Nations unies [3]. En revanche, certains signes témoignent des réactions. Des initiatives de hackers ont frappé les opinions publiques. La naissance du Parti pirate en 2005, en Suède, pourrait préfigurer l’émergence d’un mouvement transnational influent, à l’image de l’écologie. Et puis la technologie n’a pas dit son dernier mot et de nouveaux outils, construits sur le principe de la décentralisation, pourraient rebattre les cartes comme l’illustre le bitcoin. Enfin, les États, de plus en plus conscients des enjeux, pourraient décider d’intervenir.

Mais n’est-il pas trop tard ? Récemment, Tim Berners-Lee [4] a déclaré que « la bataille pour garder le Web ouvert est sans relâche [5] ». André Staltz a estimé que le « Web avait commencé à mourir en 2014 [6] ». Il dénonce une concentration des pouvoirs qui pourrait réduire le Web à un réseau structuré autour des activités de Google, Facebook et Amazon, d’autant que l’administration Trump s’est déclarée hostile au principe de neutralité du Net, synonyme d’accès égal pour tous à n’importe quel site. Les guerres de l’information à venir cibleront le contrôle des architectures de réseaux et de leurs automates. C’est l’un des grands intérêts de ce livre que d’en décrypter les mécanismes.



[1] Référence à Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, Paris : La Découverte, 2012.

[2] Espace au sens défini par Boris Beaude, in Les Fins d’Internet, Limoges : FYP éditions, 2014 (analysé sur le site de Futuribles, URL : https://www.futuribles.com/fr/bibliographie/notice/les-fins-dinternet/. Consulté le 7 décembre 2017).

[3] Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), Genève en 2003, Tunis en 2005 dans un cadre de multipartenariat (multistakeholders) réunissant gouvernements, secteur privé, société civile.

[4] Tim Berners-Lee est considéré comme l’un des pères du Web.

[5] Cité par Luc Vinogradoff, in « Le Web que nous avons n’est pas celui dont nous rêvons », Le Monde / Big Browser, 11 novembre 2017. URL : http://www.lemonde.fr/big-browser/article/2017/11/11/le-web-que-nous-avons-n-est-pas-celui-dont-nous-revons_5213505_4832693.html. Consulté le 7 décembre 2017.

[6] André Staltz est un spécialiste de la programmation et en particulier du logiciel transparent. Voir « The Web Began Dying in 2014, Here’s How », publié le 30 octobre 2017 sur son blog. URL : https://staltz.com/the-web-began-dying-in-2014-heres-how.html. Consulté le 7 décembre 2017.

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