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Le Déméter 2021. Produire et se nourrir : le défi quotidien d’un monde déboussolé

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Le Déméter 2021. Produire et se nourrir : le défi quotidien d’un monde déboussolé
ABIS Sébastien et BRUN Matthieu , « Le Déméter 2021. Produire et se nourrir : le défi quotidien d’un monde déboussolé », Club DEMETER / IRIS, 2021.

Depuis 1993, le club DEMETER — aujourd’hui dirigé par Sébastien Abis, également conseiller scientifique de Futuribles — propose des analyses de long terme sur le secteur agricole et alimentaire, français et international. Le rapport Déméter constitue sa publication phare, riche de données et analyses prospectives sur les « agrosphères ». Le sommaire de cette 27e édition avait été élaboré à l’été 2019, avant la pandémie de Covid-19, avec en ligne de mire la nécessité d’identifier les tendances structurantes du secteur agroalimentaire, mais aussi d’éventuelles ruptures susceptibles de modifier les trajectoires des activités et des acteurs. Les événements survenus depuis le printemps 2020 ont confirmé l’importance de cette veille à opérer et de la capacité des acteurs à s’adapter à des changements brutaux.

La crise de la Covid a également rappelé la place stratégique du secteur agroalimentaire qui, malgré des mouvements de panique des consommateurs en mars 2020, a pu rassurer les Français, et les Européens, quant à sa solidité. C’est ce que rappellent Sébastien Abis et Matthieu Brun dans leur introduction, en mentionnant les trois S autour desquels l’agriculture doit aujourd’hui s’articuler : sécurité, santé et soutenabilité, ceci sans sombrer dans une « vision en 3D », pour décroissance, démondialisation et désunion. Ces trois D constitueraient, selon les auteurs, une erreur stratégique pour le secteur et pour les populations, et seraient aussi le moteur des scénarios repoussoirs proposés dans le chapitre « Covid-24 : scénarios pour des mondes agricoles et alimentaires immunisés ? », exercice prospectif fort bienvenu, qui plante le décor d’une « polycrise » dont peine à voir la fin.

Après une présentation de la situation des systèmes alimentaires et des premiers effets de la pandémie sur ces systèmes à l’échelle mondiale, suivant que les territoires sont excédentaires, importateurs ou déficitaires, les auteurs proposent ici trois scénarios possibles pour les mondes agricoles et alimentaires confrontés à une nouvelle pandémie (la version 2024 de la Covid, qui propage un virus mutant et résistant aux vaccins dans le monde entier, via le cluster des jeux Olympiques de Paris). Dans un contexte fragilisé par la crise pandémique du début de la décennie 2020, le premier scénario, optimiste, est celui d’un « nouveau chemin multilatéral de survie et d’espérance face à l’incertitude », reposant sur la refonte des institutions internationales et la mise en place d’une vaste organisation de sécurité agricole et alimentaire mondiale, capable de mutualiser les ressources, de les stocker et les répartir via des chaînes logistiques solides, qui permet de limiter les dégâts pour une partie de la population mondiale.

Le deuxième scénario, « impasses politiques et léopardisation du monde », voit les concurrences territoriales se multiplier sur les sols nationaux comme à l’échelle mondiale, dans un contexte de montée des populismes et des nationalismes. Les mégapoles en sont les grandes perdantes sauf à avoir investi dans la sécurisation de leurs approvisionnements ; certains bassins s’en sortent en reconstituant une autarcie alimentaire locale ; d’autres se cantonnent à une agriculture de subsistance.

Enfin, le troisième scénario est celui de tensions accrues dans « un monde du chacun pour soi et du chacun chez soi » : perte de confiance internationale, effondrement du commerce alimentaire mondial doublé de protectionnisme agricole ; pénuries régionales, fragmentation des populations (aux dépens des plus fragiles), désinformation… Le fossé se creuse entre producteurs et consommateurs, entre pays riches et pays pauvres, etc.

Conscients des risques inhérents aux 3 D, les auteurs insistent sur l’importance des solidarités et de la coopération, à tous niveaux, lorsque les systèmes sont soumis à de grosses perturbations. Seront-ils entendus ?

Outre cet exercice prospectif, le rapport Déméter propose, dans le reste de cette édition (qui en compose la plus grosse partie), de nombreux jalons pour mieux appréhender les trajectoires du développement agricole et les conditions de la sécurité alimentaire, afin de relever les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. Du changement agricole en Sibérie à la question de l’autonomie alimentaire de l’Afrique, en passant par les phosphates, les algues, l’antibiorésistance animale, les plastiques, la forêt, etc., le panorama est large et toujours très documenté. On notera aussi, dans la partie « Regards d’avenir », un focus sur l’importance du numérique (intelligence artificielle incluse) dans les transitions agricoles et alimentaires, ou encore un entretien avec le très médiatique Thomas Pesquet sur le rapport à l’agriculture et à l’alimentation lors des séjours dans l’espace. Enfin, une dizaine de fiches repères sur les produits, les marchés et les échanges agricoles (céréales, protéagineux, sucre, semences, viandes, pêche…)  viennent clôturer le rapport et compléter les infographies, cartographies et statistiques mondiales déjà très présentes dans les chapitres précédents.

Une lecture indispensable pour tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin aux systèmes alimentaires, qui peuvent l’entreprendre par de multiples entrées, indépendantes les unes des autres — voire se faire leur propre opinion par l’analyse des données brutes qui y figurent.

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