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Le Climat après la fin du mois

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Le Climat après la fin du mois
GOLLIER Christian , « Le Climat après la fin du mois », Presses universitaires de France, 2019.

Après un bref rappel sur l’émergence d’une conscience climatique mondiale (qui aura quand même demandé un siècle et demi si l’on fixe l’origine à l’Année géophysique internationale, 1957-58), Christian Gollier se penche sur les stratégies de contrôle des émissions de gaz à effet de serre. Il observe d’abord que ce n’est que très récemment qu’a pu se développer un relatif consensus scientifique sur la modélisation de la dynamique des équilibres économiques et climatiques. Les modèles de Cambridge et de Yale, notamment, ont conduit à des prises de position très contrastées de la part de lord Nick Stern en 2007 et de William Nordhaus en 2015. Nous verrons plus loin que ces indispensables outils scientifiques doivent prendre en compte d’énormes incertitudes sur les paramètres.

S’il est probablement trop tard pour s’unir afin ne pas franchir la barre du 1,5 °C d’augmentation de la température de la planète d’ici la fin du siècle (par rapport à l’ère préindustrielle), il ne faudra cependant pas émettre plus de 800 gigatonnes d’oxyde de carbone dans l’atmosphère dans les siècles à venir, alors que nous en avons émis trois fois plus depuis la révolution industrielle en étant pourtant 10 fois moins nombreux sur Terre (800 millions de Terriens, contre bientôt 9 milliards). Ceci implique à l’évidence un changement monumental de la société en très peu de temps, qui tarde à se manifester. C’est à un constat de fiasco écologique, économique, politique et moral qu’arrive Christian Gollier en observant les grandes messes mondiales sans décisions contraignantes, les accords ectoplasmiques de Paris 2015, les bric-à-brac nationaux de normes, dérogations, bonus-malus, subventions, quotas d’émission, prix garantis et autres CSPE (contribution au service public de l’électricité) — qui font le bonheur des politiciens et bureaucrates — mais n’ont en rien freiné la croissance mondiale des émissions de CO2 depuis 40 ans, quand elles n’ont pas enfumé le paysage politique et aiguillé les industriels sur de fausses pistes.

Le meilleur moyen de mettre chacun face à ses responsabilité est le principe du pollueur payeur, transposé en taxe pigouvienne universelle sur chaque tonne de CO2 émis. Avec ses pairs de l’École d’économie de Toulouse, de l’Association européenne des économistes de l’environnement, ses collègues Jean Tirole et Christian de Perthuis, et de nombreux universitaires sur tous les continents, avec les 27 économistes américains nobélisés qui ont signé, en 2019, l’Appel des économistes pour les dividendes du carbone, il estime que la seule arme efficace pour inciter les particuliers, les entreprises et la société dans son ensemble à s’adapter plastiquement et au moindre coût à une donne changeante, c’est l’introduction d’un signal-prix sans équivoque, en l’occurrence cette taxe carbone universelle, fixée à titre orientatif à 50 euros la tonne. Christian Gollier « craint fort que notre génération échoue à lutter contre le changement climatique si elle ne parvient pas à faire émerger un prix du carbone unique et universel pour l’ensemble de la planète ».

Vu de France, un tel concept apparaît insupportable. L’idée même d’une taxe carbone, symbole d’« écologie punitive », enfièvre les « gilets jaunes » et menace les institutions. Lors des accords de Paris de 2015, François Hollande avait veillé, par l’entremise de Laurent Fabius, président de la conférence, et Laurence Tubiana, représentante de la France, à ce qu’aucune mention d’un prix du carbone ne figure dans les documents de la COP21 (21e conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique), tandis que Le Monde et Charlie Hebdo s’en prenaient violemment à Christian Gollier et Christian de Perthuis. Mais la France n’est pas la seule à souhaiter que les accords internationaux restent riches en affichage et vides en contenu opérationnel : les superpuissances tiennent à garder les mains libres, les grands exportateurs d’énergies fossiles tirent de ces ressources leur seule puissance, les pays en développement et leurs populations innombrables sont légitimement avides de rattraper le niveau de vie des anciens colonisateurs.

S’il est vrai que la taxe carbone ne dit rien des gagnants et perdants de la mutation, aujourd’hui ou dans quelques générations, ce n’est pas son rôle de garantir la justice sociale. C’est celui des politiques, qui doivent toutefois veiller, dans leur souci légitime d’aider les populations les plus vulnérables et les secteurs les plus bousculés, à ne pas dévoyer le signal-prix du carbone, à ne pas mélanger marché et redistribution. Les dérogations sectorielles à la taxation du carbone, par exemple, aujourd’hui légion, sont particulièrement à proscrire.

On trouvera, dans Le Climat après la fin du mois, un ample développement du concept de la taxe carbone et de ses implications sur les inégalités et la justice transgénérationnelle, rappelant au passage que ceux qui devraient le plus participer aux arbitrages démocratiques n’y sont pas représentés, n’étant pas encore nés. Fort des 30 années qu’il a consacrées à l’économie de l’environnement et de l’incertain, l’auteur nous rappelle aussi les limites des modèles d’aide à la décision du type analyse coût-bénéfice, inhérentes à la fragilité des prévisions en matière de démographie, de croissance à court et long termes, de taux d’actualisation, d’éventuelles ruptures technologiques (le Club de Rome n’avait-il pas annoncé la fin du pétrole en 2000, alors qu’il est aujourd’hui surabondant ?). Pour ne pas parler de deux paramètres fondamentaux : le prix de la vie humaine et le prix d’une nature vierge, fantasmée à la Rousseau ; valeurs qui, on le sait, varient grandement d’une civilisation à l’autre.

Pour conclure, Christian Gollier rappelle aux contempteurs de la tyrannie des marchés et de la « marchandisation de la nature », qu’aucun changement de société ne s’est jamais produit dans l’Histoire sans une évolution des prix relatifs, que ce soit celui du livre, de la lumière, du transport ou des diverses énergies. Aujourd’hui, ce sera probablement celui de la communication.

Bref, un livre courageux dans le climat actuel d’inconséquence, pour ne pas dire de schizophrénie. À lire, relire et faire circuler !