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L’Avenir de notre liberté. Faut-il démanteler Google... Et quelques autres ?

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L’Avenir de notre liberté. Faut-il démanteler Google... Et quelques autres ?
LORENZI Jean-Hervé et BERREBI Mickaël , « L’Avenir de notre liberté. Faut-il démanteler Google... Et quelques autres ? », Eyrolles, 2017.

La crainte des effets du progrès sur les sociétés humaines est, depuis le XVIIIe siècle, un motif récurrent de la littérature scientifique aussi bien que de divertissement. Après plusieurs phases de techno-optimisme — le positivisme du XIXe siècle — ou de techno-pessimisme — les lendemains immédiats de la Première Guerre mondiale par exemple —, de nombreux questionnements demeurent ouverts quant à l’appréhension de la technologie dans nos sociétés. L’accélération du progrès technique et de sa diffusion auprès du grand public — pensons ici à la loi de Moore sur la puissance des processeurs informatiques — ne cesse de s’amplifier. Une nouvelle ère semble ouverte, celle du triomphe de la technologie révolutionnant nos vies. Toutefois, loin des accents lyriques — et par trop déconnectés de la réalité — des tenants de la « singularité », Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi sont là pour nous rappeler que la technique n’est qu’un instrument au service de l’homme et non l’inverse. Fidèles tout au long du livre, sans la citer, à la maxime de Descartes « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », les auteurs nous dressent un panel des technologies en cours de maturation qui seront, demain, au cœur de nos vies.

Le premier chapitre, rétrospectif, permet de poser le cadre de l’évolution technologique et de sa diffusion. L’exercice, indispensable à la démarche prospective, est salutaire puisqu’il permet une vision d’ensemble des dernières décennies et d’en tirer les grandes tendances actuelles. Le deuxième chapitre quant à lui isole quatre familles technologiques (l’intelligence artificielle [IA], le big data, la blockchain et les manipulations du génome) pour en montrer les potentialités et, surtout, les dangers. Le choix de ces quatre familles technologiques peut être questionné tant l’une d’entre elles semble marginale au regard des autres (la blockchain) et deux d’entre elles s’interpénètrent presque (l’IA et le big data). D’autres voies technologiques sont ouvertes qu’il aurait été bon d’explorer, dans les aspects positifs et négatifs (réalité virtuelle, impression en trois dimensions [3D], stockage d’électricité, etc.). Faire le tri dans les technologies en gestation est un exercice complexe — et le plus souvent voué à l’échec eu égard à l’imprévisibilité de certains facteurs — dans une période de foisonnement technologique très important. La multiplicité des acteurs ainsi que les philosophies différentes qu’ils portent méritent une analyse très approfondie de leurs stratégies et des intérêts de ces dernières pour la société française. Les auteurs, qui ont tendance à considérer l’ensemble des entreprises de ces secteurs comme un bloc aux stratégies homogènes, auraient ici pu faire œuvre de plus de différenciation.

Les trois chapitres suivants, notamment celui relatif au marché du travail, sont plus axés sur une vision sociologique, très pertinente, du rapport à la technologie. La polarisation du marché du travail avec d’un côté les surdiplômés et de l’autre les sous-qualifiés, la catégorie médiane ayant plus ou moins disparu, est une tendance de fond, délétère, qui transforme les sociétés occidentales. D’autres analyses sont plus convenues et attendues, notamment sur la société de la surveillance qui se met en place depuis le milieu des années 2000 ; en réalité depuis les années 1990 lorsqu’on se remémore Echelon. La société du cyber-panoptique dans laquelle nous vivons est en effet sous-tendue par la croyance dans la possibilité d’anticiper et de contrôler chaque événement et chaque individu.

La question, ici plus politique, du pouvoir des « technoprophètes » cherchant à faire passer leur vision d’un monde futur où la machine serait la solution ultime des défaillances de l’homme, est très pertinente. Les apôtres de la singularité ou de la quatrième (voire cinquième ou sixième) révolution industrielle n’ont pas tant une fonction d’essayistes scientifiques que de promoteurs d’une vision nouvelle de l’être humain. Leur récupération politique — et leurs propres actions de lobbying personnel — est au cœur d’un enjeu majeur, d’abord aux États-Unis puis partout ailleurs, sur les projets sociétaux. Une fois de plus les visions technoglobalistes ne sont pas nouvelles — il suffit de relire les travaux de prospective des années 1960 d’un certain nombre d’instituts — mais elles prennent ici une tournure inquiétante. La fusion de l’homme et de la machine promise par le mouvement transhumaniste se profilerait donc, soutenue par les nanotechnologies, le séquençage génétique et la bio-ingénierie. La dystopie nazie, avec un eugénisme porté à son paroxysme et une possibilité de modification du génome ad nauseam, semble à portée de main…

Au final, l’analyse rétrospective et a priori des technologies est très intéressante. Sans être toujours d’accord avec les auteurs, notamment sur leur vision très anxiogène de l’avenir, elle permet néanmoins de poser un cadre de débat salutaire. De même l’idée de proposer deux scénarios, volontairement caricaturaux dans le positif comme dans le négatif, permet d’offrir une réflexion et d’identifier, même de manière très lointaine, certains leviers d’action. En revanche, les conclusions tirées sur l’organisation du système économique et politique sont moins convaincantes. L’idée-force du livre — rappelée sur la couverture — du démantèlement des GAFA(M) (Google Apple Facebook Amazon [Microsoft]) au nom, non plus simplement de la libre concurrence, mais de la protection des individus, laisse songeur.

Google et consorts ont creusé leur sillon dans le cadre des législations américaine, mais aussi européennes, russe, japonaise, etc., sans heurter de front leur corpusnormatif. Au contraire même, ces entreprises se sont parfois révélées des auxiliaires précieux de certains pouvoirs publics, trop heureux de voir des acteurs privés venir contrebalancer leurs carences, notamment en matière de financement de la recherche-développement. Concernant les États-Unis, l’affaire est entendue puisque les grandes entreprises du Net sont les premiers pourvoyeurs des données exploitées par le renseignement et ont toute leur place dans la diplomatie économique du pays. Personne à Washington ne songerait ainsi à tuer les poules aux œufs d’or et la réponse, si elle doit venir, ne sera jamais globale mais résultera de l’agrégation de solutions locales et régionales. La loi a ainsi pour première vertu de protéger — enfin si on en croit Lacordaire — et c’est certes par elle que l’Europe doit garantir ses citoyens contre les abus de tel ou tel, mais elle ne peut être suffisante dans ce champ. Sans politique industrielle globale — et donc cyber — il n’y aura que la permanence d’une dépendance.