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Économie, emploi - Géopolitique

L’Arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA

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L’Arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA
PIGEAUD Fanny et SYLLA Ndongo Samba , « L’Arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc CFA », La Découverte (Cahiers libres), 2018.

L’existence des zones « franc CFA » est source de débat contradictoire. Dans un ouvrage partisan, Fanny Pigeaud, journaliste, et Ndongo Samba Sylla, économiste, reviennent sur la création des zones « franc » et proposent une analyse critique de leurs impacts sur les économies africaines.

Si la création des zones franc s’inscrit dans la trajectoire coloniale hexagonale, leur maintien après les indépendances relèverait d’un coup de force de la France que l’économiste camerounais Joseph Tchundjang Pouemi avait souligné il y a maintenant 40 ans. « La France est, en effet, le seul pays du monde à avoir réussi l’extraordinaire exploit de faire circuler sa monnaie, et rien que sa monnaie, dans des pays politiquement libres », écrivait-il en 1979 [1]. En 2018, plus de 60 ans après la décolonisation, la situation n’a que très peu évolué : le franc CFA est encore la monnaie officielle de 15 pays d’Afrique francophones répartis en trois unions monétaires :

1) L’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et ses huit États membres (le Bénin, le Burkina Faso, la Côte-d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo) ont en partage le franc de la Communauté financière en Afrique (FCFA). Sa banque centrale est la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO).

2) La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) et ses six États membres(le Cameroun, la République centrafricaine, la république du Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad) utilisent le franc de la coopération financière en Afrique centrale. Sa banque centrale est la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).

3) Les Comores utilisent le franc comorien. La Banque centrale est la Banquecentrale des Comores (BCC).

Restées pendant cinq décennies, notamment du fait de la technicité des débats, confinées à un cénacle d’experts, les questions monétaires gagnentla rue, depuis environ 10 ans et progressivement. En Afrique de l’Ouest où les critiques des zones franc se multiplient,citoyens, artistes, intellectuels n’hésitent plus à décrier ouvertement le franc CFA. Relique coloniale, monnaie des élites locales, devise inadaptée aux besoins et situations économiques des États qui l’ont en partage selon les uns ; devise stable et efficace selond’autres [2], les arguments contradictoires fusent et embrassent les registres symboliques, politiques et économiques. Pour présenter cette controverse, les deux auteurs de l’ouvrage s’attachent, dans un premier temps, à décortiquer les mécanismes monétaires qui régissent le fonctionnement des zones franc. La seconde partie de l’ouvrage, résolument critique, entend démonter les impacts négatifs de ces principes monétaires pour les pays africains concernés.

Sur le plan économique, les principes directeurs des unions monétaires garantissent une stabilité à la devise. Le prix à payer pour cette stabilité serait élevé puisque :

— le système contribuerait à limiter l’offre de liquidités pour les opérateurs privés ;

— les normes retenues de déficit public et d’endettement interdiraient le financement endogène du développement ;

— enfin, sur les plans symbolique et politique, l’intervention de la France dans la gestion des zones franc représenterait une atteinte à la souveraineté des membres des zones franc.

Si les arguments susmentionnés sont convaincants pour une large majorité d’analystes, la charge va parfois au-delà de la simple démonstration et peine alors à convaincre.

Ainsi l’ouvrage suggère de façon discutable que la gestion de ces unions reste particulièrement bénéfique à la France. Il est indéniable que ces zones ont été créées pour favoriser l’écoulement de produits manufacturés français et la captation des produits de rente des anciennes colonies. Aujourd’hui encore, ce système permet de garantir un cadre sûr dans une zone où la France a beaucoup d’intérêts économiques et de liens commerciaux. Mais l’indexation du franc CFA sur l’euro, une monnaie forte, facilite les investissements des entreprises françaises en Afrique, comme ceux des autres opérateurs économiques. Dans les zones franc, la France perd depuis deux décennies des parts de marché au profit d’opérateurs chinois, marocains, qui euxaussi bénéficient de la sécurité de ce système : le principe de libre convertibilité prévaut pour tout entrepreneur et permet de convertir les profits réalisés en CFA eneuros, sans risque de change.

L’ouvrage affirme également que les réserves de change des pays africains consignées à la Banque de France sont une source de profit pour la France. Pourtant, sachant qu’elles sont rémunérées par le Trésor français, il n’est pas évident que Paris gagne de l’argent avec les 50 % des réserves obligatoirement déposés en France. Tous les ans, l’institution reverse les intérêts aux pays africains. Il existe un taux minimum fixé en 2013 : 0,75 %. Concrètement, cela signifie que les pays africains ne peuvent pas toucher moins, même si le taux d’intérêt officiel est plus bas (c’est le cas en ce moment, le taux se situe autour de 0,25 %). Le système ne permet donc pas aux pays de la zone franc de maximiser les gains liés à la gestion de leurs réserves, qui pourraient être placées sur des comptes mieux rémunérés. Pour affirmer qu’il enrichit la France, un examen plus minutieux serait nécessaire.

Enfin, la France se montrerait inflexible dans son attachement aux zones franc et ferait obstacle à toute évolution du système. Si elle continue de mettre en évidence la stabilité monétaire des zones CFA, la France semble pourtant prête à envisager des aménagements. Dans son dialogue avec les étudiants tenu le 28 novembre 2017 à Ouagadougou (Burkina Faso), le président Emmanuel Macron déclarait ainsi : « J’accompagnerai la solution qui sera portée par l’ensemble des présidents de la zone franc […] S’ils veulent en changer le périmètre, j’y suis plutôt favorable. S’ils veulent en changer le nom, j’y suis totalement favorable. Et s’ils considèrent qu’il faut même supprimer totalement cette stabilité régionale et que c’est mieux pour eux, moi je considère que c’est eux qui décident et donc je suis favorable [3]. »

Documenté, plaisant à lire, l’ouvrage de Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla présente magnifiquement le contexte de création des zones franc et permet d’accéder facilement aux différents registres critiques qui les entourent. Militant, l’ouvrage voudrait que le lecteur adhère à ses critiques. C’est certainement à ce niveau qu’il pèche : la charge antifrançaise conduit à présenter l’Hexagone en immuable et unique bénéficiaire d’un système monétaire certainement pénalisant pour une large part des citoyens des zones franc, mais bénéfique aux élites économiques et politiques des États membres des zones franc, et très sécurisant pour l’ensemble des investisseurs étrangers qui n’en assument pas la gestion.



[1]Tchundjang Pouemi Joseph, Monnaie, servitude et liberté. La répression monétaire de l’Afrique, 2e éd., Yaoundé : Menaibuc, 1979, p. 27.

[2] S’il plaide pour des aménagements du fonctionnement du FCFA, le président sénégalais MackySall déclarait, le 21 décembre 2016 : « Nous avons une institution forte et crédible, poursuit-il. Et il ne faut pas la déstabiliser car, quoi que l’on dise, le franc CFA est une monnaie stable. Cela dit, si on arrive à nous prouver, sans considération politicienne, de lutte anticoloniale par exemple, qu’il faut choisir une autre voie, nous sommes assez autonomes et responsables pour l’emprunter. Pour le moment, j’aimerais qu’on nous éclaire davantage. En attendant, je dis que le franc CFA est une bonne monnaie à garder. » Les présidents ivoirien Alassane Ouattara et béninois Patrice Talon avaient alors également fait des déclarations favorables au FCFA.

[3] « Macron se dit totalement ouvert sur l’avenir du franc CFA », Reuters, 28 novembre 2017. URL : https://fr.reuters.com/article/topNews/idFRKBN1DS1VD-OFRTP. Consulté le 18 janvier 2019.

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