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L’Animal est-il un homme comme les autres ? Les droits des animaux en question

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L’Animal est-il un homme comme les autres ? Les droits des animaux en question
SCHWEITZER Louis et BARRAU Aurélien , « L’Animal est-il un homme comme les autres ? Les droits des animaux en question », Dunod, 2018.

Dans cet ouvrage, Aurélien Barrau et Louis Schweitzer s’inspirent de la méthode platonicienne pour mettre en scène leur réflexion. Tout au long de l’essai, ils prennent tour à tour la parole comme dans une pièce de théâtre et débattent en sept chapitres de l’avenir des animaux dans les sociétés humaines. Faut-il mieux les protéger ? Si oui, dans quelle mesure, avec quels moyens et quelles limites ?

Les deux hommes partagent la même opinion initiale et l’exposent dès le premier chapitre : il faut étoffer les juridictions actuelles garantissant l’intégrité physique et mentale des animaux. Les droits qui leur sont accordés à ce jour sont encore trop limités. Les textes de loi ignorent, tout à la fois, les découvertes en sciences naturelles, qui infirment de plus en plus la théorie de Descartes selon laquelle l’animal n’est qu’une machine, et les changements de mœurs qu’illustre, en particulier, le mouvement vegan. La sensibilité que possède sans plus de doute la grande majorité des bêtes sauvages comme domestiques exige de repenser la place que nous accordons aux animaux. Ainsi, plus nos connaissances scientifiques s’étoffent, plus il nous est difficile de hiérarchiser les espèces, et en particulier de placer l’homme à leur tête (p. 14). Bien qu’il soit normal de ressentir une affection plus forte pour nos semblables, il ne faut pas que cela nous éloigne de la réalité objective et neutre : il n’existe pas un propre de l’homme qui le rendrait supérieur aux animaux (p. 19). C’est alors au droit, par son essence constructiviste, de leur offrir un statut, sans pour autant dégrader celui de l’humain (p. 26).

Mais alors que Louis Schweitzer et Aurélien Barrau s’accordent aisément sur la nécessité de traiter le sujet, et heureusement puisque c’est, après tout, celui de leur livre, le reste de leur propos est moins tranché. Ils ne proposent aucune véritable réponse aux six autres questions qu’ils posent dans leur ouvrage, préférant sans doute illustrer en priorité la complexité de ce débat qui n’occupe pas encore le devant de la scène politique et médiatique, et qui pourrait pâtir de toute prise de parti trop intégriste. Alors, plutôt que frapper fort, leur dialogue se taille un chemin hésitant « entre un réformisme prudent et un révolutionnarisme assumé » (p. 125).

De fait, ni l’un ni l’autre ne vont tout à fait au bout des arguments qu’ils avancent. Si Aurélien Barrau, par exemple, voulait être cohérent, il ne pourrait supporter l’expérimentation médicale, puisque c’est, plus que tout, une instrumentalisation des animaux pour servir des fins purement humaines, une attitude que, par ailleurs, il ne cesse de dénoncer (p. 51). Quant à Louis Schweitzer, il reconnaît des droits à certaines espèces mais pas à d’autres, puisqu’il n’est pas prouvé, nous dit-il, que les mollusques ou les insectes ressentent la douleur (p. 60). Pourtant, à la lecture des premières pages, on aurait pu croire que l’absence de connaissance scientifique n’était précisément pas une justification à l’absence de protection puisque les deux hommes y démontrent à quel point nous nous sommes décrétés, à tort, supérieurs aux autres espèces alors que nous étions, surtout, ignorants.

On l’aura compris, L’Animal est-il un homme comme les autres ? est un texte utile pour ceux qui ne se sont jamais intéressés à la question, mais frustrant pour ceux qui auraient pu attendre de vraies réponses. L’ouvrage est didactique par sa forme, pédagogique même par les encadrés juridiques ou scientifiques qui illustrent le propos, et pose bien quelques éléments clefs, cruciaux pour cerner au mieux le débat. Oui, il est essentiel de donner la parole à ceux qui ne peuvent s’exprimer à notre manière et qui pourtant possèdent de toute évidence une forme de conscience (p. 108). Effectivement, les choix sémantiques sont révélateurs de la déconnexion, voire de l’absence d’information, qui empêchent, par exemple, les consommateurs de « viande » de voir un « cadavre » dans ce produit et, en cela, montrent à quel point nous manquons cruellement d’éducation sur l’origine de ce que nous mangeons. Bien sûr, tout ce qui est possible n’est pas souhaitable (p. 75), c’est pourquoi le respect de la vie devrait primer dans chacun de nos actes et être inscrit dans un droit pragmatique, à même de faire évoluer les mœurs.

Cependant, il y a une naïveté non assumée dans le dialogue de ces deux néoplatoniciens. On regrette ainsi qu’ils se refusent à se confronter véritablement aux logiques industrielles et financières qui expliquent en grande partie le sort que nous réservons aux animaux. On déplore par ailleurs l’absence totale de références à d’autres traditions culturelles, comme si le seul mode de rapports entretenus avec le monde animal était celui existant aujourd’hui en Europe ou en Amérique du Nord. Ils auraient pu pourtant nourrir leur propos de conceptions radicalement opposées, décrites, par exemple, par l’ethnologue Philippe Descola, où l’homme n’est qu’un élément parmi un tout, ce qui ne l’empêche pas d’entretenir des relations complexes et régulées avec les animaux.

Peut-être que ces lacunes s’expliquent par le cursus des auteurs. Louis Schweitzer, haut fonctionnaire français, a participé à la direction de nombreuses grandes entreprises jusqu’en 2005. Bien qu’il soit, depuis 2012, président du conseil d’administration de la fondation « Droit animal, éthique et sciences », il est possible que sa carrière l’empêche de se retourner totalement contre un système qui l’a construit. Quant à Aurélien Barrau, docteur en astrophysique des hautes énergies, docteur en philosophie, il fait la une du Monde le 3 septembre 2018 avec son appel sur l’urgence climatique, pour lequel il a réussi à obtenir la signature de plus de 200 personnalités. Ce végétarien aguerri paraît donc sincère dans son amour pour les animaux et l’environnement, mais il ne parvient pas, lui non plus, à rejeter totalement ce qui permet leur asservissement, puisqu’il continue à défendre, encore et toujours, la possibilité d’un « industrialisme vert » et qu’il ne pense pas « que le capitalisme soit le principal problème [1] ». Ce livre, malgré son accessibilité et les actions positives qu’il tente d’encourager, ne parvient donc pas à s’extraire de cette dissonance cognitive, mal du siècle, où les comportements citoyens et politiques ne changent pas malgré l’évolution des convictions individuelles.



[1] Voir son entretien en vidéo : « Quand la science appelle à l’aide pour l’humanité ? Aurélien Barrau, astrophysicien », Thinkerview, 14 septembre 2018. URL : https://www.youtube.com/watch?v=XO4q9oVrWWw. Consulté le 7 janvier 2019.

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