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Économie, emploi - Géopolitique

La Tentation du repli. Mondialisation, démondialisation (XVe-XXIe siècles)

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La Tentation du repli. Mondialisation, démondialisation (XVe-XXIe siècles)
MOREAU DEFARGES Philippe , « La Tentation du repli. Mondialisation, démondialisation (XVe-XXIe siècles) », Odile Jacob, 2018.

À propos des ouvrages de François Fourquet, Penser la longue durée (Paris : La Découverte, avril 2018), et Philippe Moreau Defarges, La Tentation du repli (Paris : Odile Jacob, mars 2018)

Une même approche géohistorique de la mondialisation, la même conviction qu’il s’agit d’un mouvement inéluctable dicté par la nature humaine, et caractérisé par la « fluidité » du monde et l’intensification incessante des liens entre ses éléments matériels et immatériels, un même fondement théorique selon lequel un leader hégémonique tient le rôle de régulateur ; et pourtant, deux ouvrages radicalement différents sur la mondialisation. Si dans La Tentation du repli, Philippe Moreau Defarges, spécialiste des relations internationales, décrit l’histoire de ce mouvement en caractérisant ses grandes évolutions et ses moments de rupture, s’interroge sur la nature du rapport cyclique entre mondialisation et démondialisation et les tensions qu’il suscite, l’économiste François Fourquet, empruntant également à l’Histoire, la philosophie, la sociologie ou même la psychanalyse, propose, dans son essai posthume Penser la longue durée, des concepts souvent iconoclastes, selon l’expression de son contradicteur et néanmoins ami Robert Boyer, afin de rendre compte de la genèse du phénomène.

Comme le rappelle Philippe Moreau Defarges, si le terme de mondialisation n’apparaît qu’au XXe siècle, son existence est aussi ancienne que l’humanité. Du fait de la croissance démographique, des progrès technique et scientifique, mais aussi du désir de l’homme, parfois poussé par l’hubris, de s’approprier sans cesse de nouveaux infinis, la mondialisation est inéluctable. Pourtant, elle est source de conflits et chaque nouvelle poussée suscite des réactions de fermeture toujours plus profondes. N’en déplaise aux antimondialistes, un retour en arrière est impossible affirme l’auteur. En revanche, dans une approche altermondialiste, il aspire à une nouvelle voie, qui concilie progrès et nouvelle relation à la planète.

Philippe Moreau Defarges distingue trois poussées de mondialisation, trois « déferlantes », judicieusement nommées afin d’évoquer l’ampleur des bouleversements induits.

La première commence au XVe siècle avec la découverte de l’Amérique, et donc la réunification de deux branches de l’humanité, européenne et amérindienne, ayant jusque-là évolué séparément. Le choc est considérable et l’Amérique précolombienne perdra plus de 80 % de sa population au XVIe siècle, mais les effets, inattendus, le sont tout autant, qu’il s’agisse de l’introduction de la pomme de terre en Europe ou du questionnement existentiel sur les limites de l’humain et les droits qui lui sont rattachés, en ces temps où les races se rencontrent et se mêlent. Comme toujours, les changements planétaires s’accomplissent sans être maîtrisés et sans que les conséquences en soient connues. Cette période s’achève à la fin du XVIIIe siècle, quand les empires d’Asie et du Moyen-Orient se confrontent aux appétits européens.

Commence alors la deuxième déferlante qui s’achève dans la seconde moitié du XXe siècle. L’Angleterre conduit ce mouvement et assume le rôle de gendarme du monde. Le commerce remplace la guerre dans une compétition pacifique. Une véritable révolution est en marche, non seulement industrielle, mais aussi technologique, et politique. L’homme forge des utopies : l’égalité des droits, la maîtrise des éléments naturels… Insidieusement, pourtant, la démondialisation progresse. Elle se caractérise, selon l’auteur, par un ensemble d’attitudes ou de politiques qui visent à rétablir un avant imaginaire et idéalisé. Ses manifestations sont foison : label « made in Germany » apposé par les britanniques sur les produits d’importation dès 1887, pour inciter à acheter anglais par comportement civique, mise en place d’Ellis Island à l’entrée de New York, affirmation du principe national, qui pousse les empires multiséculaires à se fragmenter en États-nations. En 1945, la carte du monde est redessinée. L’auteur retrace l’histoire de cette période, en montrant comment le couple mondialisation / démondialisation progresse comme les deux faces d’une bande de Möbius : en avançant sur l’une, on se retrouve subitement sur l’autre. Et en 1945, l’Organisation des Nations unies, organe phare du multilatéralisme, prévoira le contrôle de la force par une poignée d’États.

Pour introduire la troisième déferlante, qui suit la précédente jusqu’à nos jours, Philippe Moreau Defarges s’interroge : la Terre est-elle connectée et / ou ligotée ? En cette période caractérisée par une intégration inédite des activités, un espace-temps sans cesse rétréci, des problèmes « planétarisés », aux dimensions doublement multidimensionnels, par le cadre dans lequel ils se déploient, et par les domaines qu’ils mobilisent, quelle logique l’emportera : celles des flux ou celle des territoires ? L’ouverture ou la fermeture ? Le monde est en tension : nomades contre sédentaires, aspiration à l’égalité quand les inégalités se creusent, statu quo en droit international ou droit des peuples à disposer d’eux-mêmes… La ligne de fracture traverse chaque État, dont la plupart sont dangereusement tentés par le repli. Le titre de sa conclusion — « La démondialisation n’aura pas lieu » — augure d’un avenir sombre. Et l’auteur de mettre en garde : l’ascension aux extrêmes ne serait pas impossible.

L’ouvrage de François Fourquet se situe au-delà des contingences géopolitiques. Se voulant une introduction à une histoire de la mondialisation, il pose des hypothèses sur le moteur de ce phénomène qu’il décrit comme « une suite de moments, où une partie du monde est projetée sur le devant de la scène, mais […] en vertu du principe de totalité, c’est le monde qui agit à travers ses parties ».

En effet, François Fourquet refuse l’idée d’un monde considéré comme un agrégat d’États-nations, dont il va jusqu’à qualifier les économies nationales de « constructions intellectuelles », dictées par le caractère étatique de la source statistique. En revanche, il appréhende le monde comme un tout vivant, une société mondiale en formation, constituée d’entités collectives — nations, structures, institutions… — agissant comme des quasi-sujets, et donc douées d’émotions. Au centre de sa démonstration : la notion d’économie-monde telle qu’elle fut théorisée par Fernand Braudel, qui se caractérise par l’existence d’un espace géographique aux frontières imprécises, une ville capitaliste dominante, « une ville-monde », enfin des zones hiérarchisées suivant le degré d’activité et d’attraction. À l’inverse du processus d’impérialisation qui coiffe un « humus circulatif » d’une superstructure impériale comme le fit la République romaine en conquérant l’écomonde hellénistique, le processus d’écomondialisation dépasse les frontières des empires pour constituer un vaste espace de circulation des hommes, des idées, des marchandises, comme ce fut le cas avec l’économie-monde islamique.

Dans cette économie-monde, la production de la richesse est mondiale. Elle est le fruit d’une intelligence collective, qui s’apparenterait à des milliers de coopérations visibles ou non, conscientes ou non, entre individus, firmes, pays ou civilisations. Mais comment expliquer la répartition inégalitaire de cette richesse, le leadership exercé par les villes-mondes ? C’est le « captage », nous dit l’auteur, ce procédé par lequel une force dominante s’approprie l’énergie d’une force inférieure, détournant son refus pour le convertir en collaboration, qui explique l’appropriation de cette richesse par des entités diverses — États, entreprises, multinationales, finance mondiale,… La mondialisation se fait alors autour de foyers, qui exercent un pouvoir d’influence et d’attraction, et respectent le principe de tolérance.

Ce dernier point est fondamental pour nourrir une réflexion prospective sur la mondialisation. En effet, pour François Fourquet, l’économie n’est pas son seul moteur. La religion en est un autre, essentiel, car elle « saisit les individus au plus profond de leur subjectivité, qui une fois chauffée, devient une énergie brûlante capable de balayer toutes les institutions ». Dès lors, avec Raymond Aron, il considère que la religion peut être laïque, et affirme que la démocratie et les droits de l’homme constituent une religion, au même titre que le communisme. Or, cette religion, indissociablement liée au capitalisme puisqu’elle repose notamment sur l’individu et la propriété, pénètre insidieusement les civilisations non occidentales, comme un « virus subtil éveillant une espèce de désir ». Ainsi portée, l’histoire du monde poursuivra son unification, même si elle continuera d’être jalonnée de « moments intensifs », révolutionnaires, caractérisés par des changements qualitatifs.

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