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Économie, emploi - Société, modes de vie

La Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions

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La Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions
CHAUVEL Louis , « La Spirale du déclassement. Essai sur la société des illusions », Seuil, 2016.

La France est hantée par le spectre du déclassement. Il n’y a pas là qu’un sentiment d’insécurité sociale, mais des réalités objectives. Si la moitié des Français estiment que leur situation globale est moins bonne que celle de leurs parents, si les Français comptent parmi les peuples les plus pessimistes, il y a certainement des raisons. Les classes moyennes, affectées par de graves changements, ne sont pas hypocondriaques. Le tableau proposé par le sociologue Louis Chauvel n’est pas reluisant : salaires stagnants, diplômes dévalorisés, enseignement prolétarisé, inégalités amplifiées, classes moyennes effritées, fossé générationnel élargi. Fracture sociale et fracture générationnelle se renforcent pour produire ce que l’auteur baptise la « spirale du déclassement ».

Le déclassement ne caractérise pas simplement le fait de déchoir au bas de l’échelle sociale. Il désigne la masse de ceux qui ne peuvent égaler le niveau de confort de leurs parents, ceux dont la carrière n’est pas à la hauteur de leur diplôme, dont le salaire, en apparence confortable car situé au-dessus de la moyenne, ne permet pas de se loger décemment. Multiple, le déclassement est social, intra- et intergénérationnel, économique, résidentiel. Reprenant ces différents aspects, sur des décennies, L. Chauvel insiste sur ce qu’il estime être un fait social, réel, massif, qui n’est pas propre aux strates sociales périphériques. Central, il touche jusqu’au cœur même de la société française. L’entrée en résonance des différentes formes de déclassement produit un déclassement systémique. Celui-ci menace la société française dans la mesure où les frustrations et la panique, légitimes, qu’il suscite, peuvent entraîner vers le fond l’ensemble du régime démocratique.

Dans son ouvrage, le sociologue permet un retour utile sur la question des inégalités. Selon ses mots, du point de vue des inégalités de revenu, comparée aux États-Unis, la France peut continuer de faire figure de pays socialiste. Le coefficient de Gini (0 pour la parfaite égalité, 1 pour l’inégalité intégrale) y est presque immuable depuis 30 ans autour de 0,3, alors qu’il remonte toujours plus haut aux États-Unis, au sommet des classements occidentaux, au-dessus de 0,4. Le grand changement en France relève du patrimoine hérité, qui rétablit « la verticale du pouvoir socio-économique ». Louis Chauvel prend une image. Le prolétariat, par son revenu, ferait un mètre de haut quand la bourgeoisie mesurerait trois mètres et demi. Pour le patrimoine net, le rapport se distend de 1 à 315. Si le décile du haut (les 10 % les plus aisés) dépasse un immeuble de trois étages, les plus modestes n’atteignent pas trois centimètres. Aujourd’hui, les fortunes françaises de première génération (les entrepreneurs nouveaux) sont le plus souvent délocalisées, notamment sur la côte ouest des États-Unis. Le patrimoine résidant en France est un club où l’on entre avant tout par la naissance, parfois par le mariage, très peu par le travail. Comme maintenant on hérite généralement après 60 ans, la structure sociale nouvelle est étonnante. Le salariat, appauvri dans une égalité intenable, est chapeauté par une catégorie possédante âgée qui fait gérer sa fortune plus qu’elle ne l’investit. Cette dynamique se boucle en un cercle vicieux de la stagnation économique.

Sur un plan plus général, à la fois méthodologique et stratégique, L. Chauvel plaide pour ce qu’il baptise « un néoréalisme en sciences sociales ». Sa position consiste à considérer que devant la désagréable réalité, beaucoup se bercent d’illusions, se payent de mots et créent par les représentations fausses une réalité parallèle. Toujours selon ses expressions, en une génération, entre les menteurs institutionnels, l’hyperidéologisation de débats en sciences sociales que certains ont transformées en « science militante » (un parfait oxymore), et l’épistémologie de l’hypermodernité liquide où il n’existerait plus que des constructions sociales, les experts et responsables politiques sont, en quelque sorte, devenus orphelins de l’idée de vérité.

Homme de chiffres, l’auteur manie les séries statistiques et comparaisons internationales. Lettré, il cite Freud, Spinoza, Borges mais aussi Clint Eastwood. Dans cet essai décapant, il approfondit ses thèmes et méthodes, qui lui avaient permis, il y a une vingtaine d’années, de mettre en évidence, le « destin des générations » et le sacrifice français de la jeunesse. Attaché à la rigueur, il aime revenir sur les idées reçues, régler des comptes et briser des lances avec ses collègues. Les tenants du « déconstructionnisme » et de la construction sociale (aboutissant au « déclassement même de la notion de réalité ») en prennent pour leur grade. Les experts qui relativisent l’ampleur du déclassement également.

Si, sur le registre du niveau de vie, l’égalité semble prévaloir et rester stable, sur celui du patrimoine les inégalités sont grandissantes et « abyssales », « sidérales », « vertigineuses ». Il y a bien une classe moyenne autour du revenu moyen. Mais la donnée moyenne n’a aucun intérêt en matière patrimoniale, tant la dispersion est élevée. Dans une société qui voit reprendre, avec force, le rôle du patrimoine, les jeunes sont particulièrement défavorisés. Ce qui était entrevu il y a quelques décennies s’observe nettement aujourd’hui, annonçant des lendemains douloureux.

Face à une tendance au déclassement global, avec l’affirmation des classes moyennes des pays émergents, Louis Chauvel invite à un changement complet d’orientation, espère le retour d’une conscience de classe et souhaite l’autonomie de la jeunesse. Il montre que classes sociales et générations constituent des maillons essentiels pour saisir les réalités socio-économiques contemporaines et les mouvements sociaux à l’œuvre. Peu optimiste sur les conditions d’un redressement, avec un personnel politique et intellectuel périmé, c’est l’effondrement qui se profile. Les diagnostics, prises de position et prises de bec de cette analyse des structures et de la stratification sociales contemporaines ne manquent pas de vigueur. L’étude, en tout cas, fera date. Et, comme l’auteur s’y attend, controverse.