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Géopolitique - Population

La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent

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La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent
SMITH Stephen , « La Ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent », Grasset, 2018.

Ce 17e ouvrage de Stephen Smith n’est plus celui du journaliste qu’il fut jadis en France pour Libération et Le Monde dont il tenait les rubriques sur l’Afrique. C’est ici le professeur d’université américain à Duke qui s’exprime en philosophe de géographie humaine et d’une Histoire « qui est en marche mais dont les pas sont lents ». Et d’ajouter que les changements démographiques ne s’accomplissant qu’à un rythme trop lent pour être observés, ils ne sont reconnus qu’après coup. Aussi l’auteur s’interdit-il de partir de quelque a priori idéal, et se propose-t-il seulement « d’informer des éléments du débat et de fournir une base factuelle sur laquelle chacun pourra ériger sa tribune politique […] et d’évaluer l’importance du réservoir migratoire que constitue l’Afrique et, dans la mesure où il est possible de le prédire, de quelle magnitude seront les flux susceptibles de se diriger vers l’Europe et à quelle échéance ».

Il s’attache donc aux trois scènes définissant la migration internationale : l’abandon du quartier originel de résidence, l’épreuve de transformation du fugitif en héros tragique ou triomphant, l’habitabilité de la réintégration à terme progressif. Aujourd’hui, 510 millions d’Européens vivent au voisinage de 1 300 millions d’Africains, mais dans 35 ans ce rapport sera de l’ordre de 450 millions d’Européens plutôt âgés à côté de quelque 2 500 millions d’Africains dont les deux tiers auront moins de 30 ans. Le jeunisme de l’Afrique — essentiellement subsaharienne — est déjà et sera demain, plus encore, la source d’un stress au sein de la société africaine elle-même — où le principe de séniorité est une règle sociale fondamentale —, et en Europe qui n’est pas préparée à des arrivées d’au moins un million de migrants par an pour y stabiliser la population active et couvrir la vie des retraités. Les débats sur le seuil de tolérance quant à l’accueil des uns par les autres au sein de la « forteresse » du Vieux Continent en témoignent. Quant à la « ruée » vers l’Europe, « le point de départ de mon raisonnement, écrit Stephen Smith, est que la géographie humaine revêt une importance capitale pour la compréhension de l’Afrique contemporaine ».

Et de s’arrêter d’abord sur la loi des grands nombres (chapitre 1). Le déclin démographique mondial est déjà amorcé, mais l’Afrique constitue une exception dans le monde actuel, et en 2100, sur un total mondial de 11 milliards d’habitants, 40 % seront africains. Et la jeunesse du monde, l’auteur la voyait à Lagos (Nigeria), qui avait déjà 15 millions d’habitants quand il la visitait en 2006, et dans toutes les villes débordées par une urbanisation exponentielle des populations rurales, sans qu’aucune gouvernance démographique soit alors déjà promue — « une refonte dans le respect des habitudes natalistes relève de la quadrature du cercle » (p. 67). Néanmoins, on assiste présentement, un peu partout, à des efforts politiques louables de promotion du planning familial et des moyens modernes de contraception, qui devraient progressivement influer sur le cours des choses. Avec la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique, ainsi que le génocide au Rwanda, en 1994, le département d’État américain répand l’idée que cette évolution est le signe de l’« anarchie à venir » (the Coming Anarchy) : taudis urbains, greniers vides, terres convoitées, expulsion des fermiers blancs au Zimbabwe… La jeunesse prend corps en Afrique dans le sillage de chefs d’État modèles indépendants, tels Uhuru Kenyatta au Kenya dans la tradition bantoue, Yoweri Museveni prétendant à son éducation en Ouganda.

Stephen Smith souligne également l’influence des courants religieux (chrétien-pentecôtiste, ou néomusulman shebab ou Boko Haram) faisant rêver les jeunes, désarçonnant les traditionnelles classes d’âge jusqu’à s’engager en guerre civile. L’Afrique deviendrait-elle l’île-continent de Peter Pan ? Mais déjà émergente, l’Afrique se révèle aussi pour les jeunes sans emploi comme « l’archipel des adultes en échec, en attente d’une vie pleine qui se refuse à eux » (p. 106). Et s’avouant las des querelles entre afro-optimistes et afro-pessimistes, et sans a priori, l’auteur voit les États sans grande capacité institutionnelle survivre dans l’ensemble plutôt bien, par la pratique de concessions de droits aux uns et aux autres (notamment pour l’éducation). Il se dit fasciné par cette alchimie politique qui transmute l’incapacité en profit : moins l’État est apte à agir lui-même, plus il a à offrir à des partenaires extérieurs, reconnaissants ! À l’ombre du roi guerrier, les entreprises privées ont de beaux jours devant elles, aux dépens du civisme et de la démocratie authentique !

Que penser alors du départ en cascade conduisant finalement vers l’Europe ? Les traditions migratoires sont très anciennes en Afrique ; la désertification du Sahel, l’assèchement du lac Tchad et les prévisions écologiques de réchauffement les encouragent vers les métropoles nationales, régionales, continentales ; vivre la « vie des Blancs » fait rêver, et disposer d’un minimum financier (environ 2 000 euros) et, en outre, pouvoir compter sur l’existence d’une diaspora d’accueil africaine en Europe font facilement le reste. Les migrants y arrivent en général avec une culture de la clandestinité acquise dans les épreuves du Sahara, de la Libye, de la Méditerranée, « apportant à l’Europe ce que l’Europe a semé à tout vent, à savoir “le mal de l’infini” » (p. 170). Et l’auteur d’ajouter : « La pire réponse que l’on puisse apporter aux migrants africains est “la politique de la pitié”. »Les enjeux sont autrement importants dans cette phase de l’Histoire où « nous sommes tous partie prenante dans le grand repeuplement en cours, soit comme gens s’installant ailleurs, soit comme gens qui reçoivent des étrangers ».

Si un quart de la population mondiale était européenne en 1900, en 2050 les Européens, diminuant et grisonnant, n’en seront plus que 7 %. L’important n’est pas de choisir entre le bien et le mal, mais de gouverner le débat sur l’immigration africaine dans l’intérêt de la Cité et de ses citoyens sans perdre le sens de l’humanité. L’auteur invite ses lecteurs à comprendre avec bienveillance ce moment de l’Histoire : « l’Europe, qui a déversé son trop-plein de population à travers le monde, ne ferait-elle pas preuve d’hypocrisie en lui refusant aujourd’hui ce qu’elle-même a pratiqué hier ? »Il les invite aussi au réalisme : « La migration massive d’Africains vers l’Europe n’est dans l’intérêt ni de la jeune Afrique ni du Vieux Continent. »Leur union forcée paraît inéluctable, elle n’est pas encore une fatalité. Une politique de bric et de broc, faite de l’accueil dynamique par une Eurafrique généreuse, de la honte raisonnable d’une Europe forteresse, d’inévitables dérives mafieuses à la marge, de possibles retours tout aussi marginaux à divers protectorats, pourrait et devrait combiner l’émergence en cours du continent africain et la survie du continent européen, avec confiance et raison dans l’avancement des choses…

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