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La Nouvelle Résistance. Face à la violence technologique

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La Nouvelle Résistance. Face à la violence technologique
LORENZI Jean-Hervé , BERREBI Mickaël et DOCKÈS Pierre , « La Nouvelle Résistance. Face à la violence technologique », éditions Eyrolles, 2019.

Le monde d’aujourd’hui est dominé par les nouvelles technologies. Porteuses d’espoirs, elles sont aussi à l’origine d’une violence inédite et illégitime qui s’exerce sur les individus sans qu’ils en aient conscience. D’où vient cette violence, et comment expliquer les formes d’asservissement qu’elle génère ? Mais surtout, comment y faire face pour que l’homme ne soit pas dominé par la machine ?

Dans La Nouvelle Résistance — titre dont la référence historique dit l’importance des enjeux —, Jean-Hervé Lorenzi, Mickaël Berrebi et Pierre Dockès, économistes ou financiers, décryptent la société « hyper-technologisée » d’aujourd’hui, en pointent les dérives et les dangers, et en appellent à la résistance pour que les actes, jusqu’ici minoritaires, s’organisent en une action collective.

Le monde actuel connaît une double mutation : l’émergence d’une société du vieillissement dont la richesse sera nécessairement orientée vers les seniors, et qui peinera à innover et investir ; une incroyable accumulation d’innovations technologiques qui redéfinissent les rapports sociaux sans apporter pour autant les gains de productivité espérés. Face à cela, le pouvoir politique désarmé s’efface devant les grandes firmes technologiques qui « dirigent désormais le fonctionnement du monde ». S’appuyant sur les thèses de Bourdieu, les auteurs y voient les raisons d’un déferlement de violence : l’État perdrait le monopole de la violence légitime ; la violence symbolique s’exercerait désormais dans un rapport de soumission au monde tel que ces nouveaux dominants le construisent. Résultat : une société « hystérisée » dont les principaux symptômes sont la haine sur les réseaux sociaux, l’anxiété liée aux discours sur les effets de l’intelligence artificielle ou encore le fantasme d’une disparition de l’humain.

Comment expliquer cette « dictature de la technologie » dont parlent les auteurs ?

D’un côté, par la gestion d’un bien commun, Internet, par des grands groupes dont la puissance n’est pas uniquement capitalistique ou technologique, mais aussi communicationnelle puisqu’ils gèrent informations et savoirs. Devenus incontournables sous peine de « mort sociale », ils imposent un nouveau modèle sociétal en définissant le sens du progrès par des actions qu’ils habillent de philanthropisme. Leur modèle économique renforce l’asymétrie entre les acteurs puisque l’accès aux services apparemment gratuits se fait moyennant la livraison, souvent inconsciente, de données à caractère personnel.

De l’autre, par une société dont les récentes évolutions — moindre respect des règles, dilution du lien social, crise de l’État central et aspiration à plus d’horizontalité — sont renforcées sous l’effet du numérique : avec Internet, les liens virtuels se substituent aux liens réels, les tendances segmentaires — le tribalisme — sont confortées, et les rapports horizontaux se développent avec les risques inhérents à tout « collectif primaire ».

En définitive, tout concourt à l’asservissement de l’« homme Internet » qui, par sa soumission, contribue à l’émergence d’une société de surveillance. Certes, l’intrusion a toujours existé, mais le village — métaphore de la surveillance horizontale dans les petites collectivités — est aujourd’hui planétaire. Sous l’effet du numérique, l’intrusion verticale se juxtapose à l’intrusion horizontale. À cet égard, le double système d’évaluation des individus déployé par la Chine est symptomatique d’une nouvelle forme de totalitarisme : l’un privé, l’autre gouvernemental ; tous deux notent les citoyens chinois sur des bases sociales, morales, et politiques.

Face à l’omnipotence des grandes firmes technologiques, la résistance s’organise. Les auteurs distinguent trois formes d’opposition au modèle sociétal qu’elles imposent : la défection, la prise de parole et la résistance proprement dite, qui s’efforce de créer une rupture avec la situation établie.

Six thèmes d’opposition sont identifiés : contre la surveillance et pour la réappropriation des données ; contre la déification de la technologie ; contre la virtualisation du monde ; contre l’abandon du pouvoir par les politiques ; contre l’information continue et les fake news ; contre la substitution de l’homme par l’intelligence artificielle. Dans chaque cas, l’ouvrage offre une mine d’exemples de défections, prises de parole ou actes de résistance de la part d’individus, d’entreprises, d’organisations non gouvernementales, de gouvernements : refus d’utiliser les sites, plates-formes ou objets connectés ; développement du logiciel libre TOR (The Onion Router) qui permet l’anonymisation des connexions et messageries, ou du moteur de recherche français Qwant « qui respecte votre vie privée » ; pratique de la méditation pour croire en soi-même plutôt qu’en la machine et résister à la violence environnante ; réhabilitation du réel par un retour aux objets non numériques tels que le disque vinyle ou la photo argentique ; dénonciation des risques d’addiction aux réseaux sociaux par les repentis de la Silicon Valley ou d’appauvrissement de l’humain par le psychologue Michaël Stora ; actions législatives pour lutter contre les fake news, dénonciation par les experts des espoirs irréalistes placés dans l’intelligence artificielle…

Derrière ces actes de résistance, des enjeux considérables se dessinent : comment éviter que le virtuel n’assassine le réel ? Comment protéger les démocraties mises en péril par l’altération du statut de la vérité ?

Les auteurs refusent de sombrer dans le pessimisme et restent convaincus que, grâce à ces « objecteurs de conscience », l’homme ne perdra pas face à la machine. Mais à deux conditions : que ces actes de résistance, encore minoritaires, s’agrègent en des mouvements collectifs, et qu’ils s’inscrivent dans la durée avec un projet sociétal à long terme.