Livre

Économie, emploi - Ressources naturelles, énergie, environnement

La Mer, nouvel eldorado ?

Par

La Mer, nouvel eldorado ?
COUTANSAIS Cyrille P. et MARIGNAN Claire (de) , « La Mer, nouvel eldorado ? », La documentation Française, 2017.

La France, qui ne brille pas par son commerce extérieur, pourrait trouver un second souffle en pariant sur la mer, qui est un formidable domaine d’avenir. Elle est en effet un grand pays maritime qui s’ignore : 4 000 kilomètres de côtes et des territoires dans plusieurs océans ; la deuxième zone économique exclusive du monde ; 10 entreprises maritimes, leaders mondiales dans leur domaine ; un équipement touristique du littoral de premier plan ; une flotte de guerre respectable, incluant la capacité de dissuasion nucléaire. Avec Le Havre et Marseille, la France possède deux grands ports idéalement positionnés mais insuffisamment développés.

L’Hexagone a 20 bonnes raisons de vouloir doubler son économie maritime et ses emplois d’ici à 2030. C’est l’objectif du Comité France maritime, mis en place au début de l’année 2017 et relevant du Premier ministre. C’est cohérent avec un rapport de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) de 2016, qui prévoit un doublement de l’économie maritime mondiale d’ici 15 ans. C’est en tout cas un eldorado à ne pas manquer, d’autant plus que nombre de ces activités ont une dimension géostratégique.

En 2050, il faudra nourrir 10 milliards d’individus et trouver 60 % de nouvelles ressources alimentaires, énergétiques et minérales pour subvenir aux besoins des économies développées et des pays en voie de rattrapage. Les ressources terrestres, déjà surexploitées, n’y suffisent déjà pas et il faudra demander davantage aux océans. Est-ce possible ?

D’une part la ressource halieutique est surexploitée et diverses espèces sont en voie de disparition, victimes de l’efficacité des navires-usines et de la pêche illicite (20 % à 30 % des captures totales). Les océans sont pollués par les rejets de déchets agricoles et industriels, à 80 % non traités. Les plastiques étouffent la faune et s’assemblent en gigantesques gyres. L’exploitation du pétrole sous-marin s’accompagne de fuites, d’explosions de plates-formes, des marées noires. Le déballastage délocalise chaque jour 7 000 espèces d’un bout à l’autre du monde. La disparition de prédateurs laisse le champ libre à une prolifération de méduses. La croissance du CO2 atmosphérique entraîne l’acidification des mers, avec des effets nocifs sur l’ensemble de l’écosystème, en particulier les mollusques et les coraux. Le réchauffement climatique entraîne la migration massive d’espèces et la hausse du niveau des mers. Le recours au dessalement pour pallier la pénurie mondiale d’eau potable affecte l’écosystème marin, par le volume d’eau pompée (avec ses habitants) et par la concentration locale du sel rejeté. Le dragage du sable, également en hausse, constitue une autre menace.

D’autre part, ces nuisances sont désormais amplement documentées et font l’objet de conventions internationales et de règlements régionaux, de nature à rétablir les conditions d’un développement durable. Une gestion halieutique raisonnée est possible, comme le montre le fait que l’essentiel du poisson consommé dans le monde provient aujourd’hui de l’élevage [1]. L’exploitation de la considérable source de protéines alimentaires et de molécules pharmaceutiques que constituent les algues ne fait que commencer. Par ailleurs, l’humanité n’a exploité que 15 % du volume des océans, les eaux profondes lui étant presque inconnues jusque dans les années 1970-1980.

Les océans recèlent aussi un formidable potentiel énergétique, que l’on estime à 20 000 térawattheures par an [2] mais dont la mise en œuvre s’avère problématique. L’implantation de parcs d’éoliennes géantes en pleine mer pose de sérieux problèmes de logistique et d’acheminement à terre du courant produit. Les hydroliennes ne peuvent être installées que dans des courants favorables. Les usines marémotrices ne conviennent qu’à un nombre très limité de sites et sont génératrices d’importantes nuisances environnementales en amont. Les centrales exploitant le gradient thermique sont pénalisées par un faible rendement thermodynamique et par la démesure des canalisations et des flux hydrauliques nécessaires.

Les océans offrent d’autres richesses. Avec les câbles sous-marins, ils acheminent 90 % des échanges mondiaux d’informations. Avec les porte-conteneurs géants et les installations portuaires automatisées, ils permettent à moindre coût la division internationale du travail dans une économie mondialisée. Une flotte diversifiée, allant du yacht à la ville flottante, contribue à l’explosion du marché de la croisière.

Les auteurs redoutent toutefois une stagnation du trafic maritime, qui semble avoir atteint un plateau après des années de croissance forte, en raison de la progression des salaires dans les pays ateliers, d’une certaine tendance à la relocalisation des activités, et d’un redéploiement de la production chinoise vers le marché intérieur.

Les nations maritimes s’efforcent collectivement d’assurer la libre circulation dans les détroits stratégiques et dans les canaux transocéaniques, de lutter contre le trafic de drogue et le piratage, de contrôler les flux migratoires. Mais leurs marines militaires ne servent pas seulement à assurer la sécurité et protéger leurs zones économiques légales, elles sont aussi au service d’une politique de puissance et d’une rivalité territoriale qui se manifeste particulièrement dans les eaux asiatiques et arctiques.

En postface, Cyrille Coutensais constate que tout le monde est d’accord pour s’approprier les ressources de la mer, mais que la question du « comment » est loin d’être résolue, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, qui a été rédigée dans un contexte d’États forts, étant aujourd’hui bousculée par des pays émergents, qui veulent se faire entendre, et par des intervenants privés comme les multinationales et les organisations non gouvernementales. Et de conclure : « nous courons le risque, en nous ruant vers ces fonds marins sans discernement, d’en faire disparaître une bonne partie avant même d’en avoir eu connaissance ».



[1] Observons toutefois que le poisson d’élevage est essentiellement nourri de petites espèces pélagiques (anchois, sardines, maquereaux) elles-mêmes surpêchées.

[2] La consommation mondiale d’énergie est actuellement de 24 000 térawattheures par an.

À lire également

Recherche

Faire une recherche thématique dans la base bibliographique