Livre

Géopolitique - Société, modes de vie

La Guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire

Par

La Guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire
DUPUY Jean-Pierre , « La Guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire », Desclée de Brouwer, 2019.

Le risque du déclenchement d’une guerre nucléaire a été envisagé pendant la guerre froide et, plus récemment, à l’occasion des joutes verbales entre Donald Trump et le leader nord-coréen Kim Jong-un. Si, depuis août 1945, aucune arme atomique n’a été utilisée dans un conflit alors que plusieurs puissances ont construit un système complexe de dissuasion nucléaire, il est légitime de s’interroger sur les risques que celle-ci fait courir à la planète et c’est l’objectif de ce nouveau livre de Jean-Pierre Dupuy.

Dans le premier chapitre (l’ouvrage en compte quatre), Jean-Pierre Dupuy rappelle que la dissuasion nucléaire est censée éviter une attaque éventuelle par un adversaire, avec des armes conventionnelles ou non, en le menaçant de représailles nucléaires, éventuellement graduées, qui lui occasionneraient des dégâts considérables. Il observe que l’apocalypse nucléaire pourrait aussi être déclenchée à la suite d’une fausse alerte (par exemple, une erreur de repérage d’un missile provenant d’un pays adverse). La menace de l’apocalypse est au cœur de la dissuasion et, citant Henry Kissinger, l’auteur souligne que l’on doit s’interroger sur le caractère « rationnel » de la décision de déclencher une attaque qui ferait des dizaines de millions de victimes. En fait, selon lui, dès sa conception, la dissuasion nucléaire suppose la folie, réelle ou feinte, de ses acteurs, mais le nombre de victimes potentielles étant tellement énorme, l’opinion ne semble pas s’en soucier.

Lors de la guerre froide, les États-Unis, l’URSS, et dans une certaine mesure la France, le Royaume-Uni et la Chine, ont construit un système sophistiqué de dissuasion nucléaire, baptisé Mutually Assured Destruction, désigné par l’acronyme MAD qui signifie « fou » en anglais et qui résume bien le paradoxe de la dissuasion : elle est capable d’aller jusqu’au bout de sa rationalité pour déboucher sur la destruction de la civilisation.

Jean-Pierre Dupuy consacre son deuxième chapitre au parapluie nucléaire : un stock de bombes (atomiques et à hydrogène) avec leurs vecteurs (des bombardiers, des missiles et des sous-marins), utilisable pour des représailles, partiellement complété par un système antimissile (ABM, Anti-Ballistic Missile) chargé d’intercepter des missiles adverses. Un traité signé en 1972 par les États-Unis et l’URSS limitait leurs possibilités de déployer ce système considéré comme déstabilisateur de la dissuasion, mais dont l’efficacité est douteuse (Ronald Reagan avait vainement tenté de le relancer, en 1983, avec son concept de « guerre des étoiles »).

Des traités ont amorcé une diminution du stock d’ogives nucléaires sans toucher au tabou de la dissuasion : le non-emploi de l’arme nucléaire est inenvisageable. L’auteur observe que le président français Valéry Giscard d’Estaing a relaté dans ses mémoires que lors d’un exercice militaire, confronté à une situation où l’armée française était menacée d’une attaque par les Soviétiques, il n’avait pas appuyé sur le bouton nucléaire pour les dissuader… La MAD « pure »  n’a de crédibilité que si elle est une « hydre à plusieurs têtes », la décision d’appuyer sur le bouton nucléaire pouvant être déléguée à des officiers supérieurs, et elle implique que l’on se ne protège pas, notamment par des ABM, tout en gardant une possibilité de seconde frappe.

Jean-Pierre Dupuy explicite dans son troisième chapitre, la théorie pure de la MAD : une abstraction extrême, contraire à toute règle morale, fondée sur l’hypothèse que des adversaires sont décidés à détruire l’humanité, assurant être le moyen d’éviter une guerre avec l’intention affichée de faire des millions de victimes chez un adversaire qui, par représailles, en ferait des millions d’autres chez soi. Citant un philosophe américain spécialiste de la dissuasion nucléaire, Gregory Kavka, il considère qu’elle introduit un paradoxe moral : il est mal de former l’intention de commettre un acte s’il est mal de le commettre. Ses défenseurs arguent que si, depuis1945, aucun conflit mondial opposant les deux Grands n’a eu lieu, c’est probablement grâce à celle-ci, mais ce constat ne démontre pas son efficacité future.

L’auteur montre, notamment en se référant à la théorie des jeux, que la dissuasion nucléaire peut conduire à des paradoxes importants, l’un d’eux, en quelque sorte son « autoréfutation »,  se résume de la façon suivante : il paraît rationnel de menacer par prudence un ennemi de représailles nucléaires mais, compte tenu de leur impact cataclysmique, il serait irrationnel de mettre cette menace à exécution ; donc cette menace n’est pas rationnelle. Ils ont imaginé une parade, qualifiée de « révisionnisme stratégique » : la stratégie antiforce, qui vise les moyens militaires de l’adversaire, notamment son arsenal nucléaire, en épargnant les civils. Mais, outre qu’elle n’évite pas des dommages collatéraux, cette stratégie pouvant conduire à une escalade nucléaire, son efficacité et sa moralité sont douteuses.

Dans son dernier chapitre, Jean-Pierre Dupuy souligne que les concepts de la MAD — la plupart émanent de la Rand Corporation — semblent rationnels alors que leur application conduirait à une apocalypse. Ses partisans fondent sa crédibilité sur l’incertitude concernant la rationalité des adversaires (il peut être rationnel de menacer alors qu’il serait irrationnel de passer à l’acte…), les considérations morales n’intervenant pas. Se référant à l’anthropologue René Girard qui considérait que le sacré lutte contre la violence par des moyens violents qu’il extériorise, le sacrifice de victimes, l’auteur avance que la puissance de l’arme atomique nous aiderait à lutter contre une violence nucléaire potentielle. En tout état de cause, il est difficile à une éthique qui considère qu’il est criminel d’envisager une dissuasion qui ferait des dizaines de millions de victimes, de se satisfaire de l’affirmation que grâce à celle-ci cette situation ne se produira jamais.

La dissuasion nucléaire française dite du « faible au fort » n’échappe pas à cette condamnation éthique. Revenant à son concept de « catastrophisme éclairé [1] », l’auteur affirme que la catastrophe nucléaire n’est pas certaine mais « indéterminée », une situation « quantique » où l’état d’un objet est indéterminé avant toute observation. C’est cette indétermination de l’avenir qui fonde la crédibilité de la dissuasion, mais au prix de l’abandon de la morale, l’utilisation d’un mécanisme qui ferait des centaines de millions de morts ; et l’auteur de conclure que l’efficacité de la dissuasion nucléaire a certes des fondements rationnels mais que c’est « épouvantable ».

Le livre de Jean-Pierre Dupuy est certainement bienvenu car la littérature française sur les questions de fond, éthiques notamment, que pose la dissuasion nucléaire est indigente, mais sa lecture est difficile. L’auteur  montre, en effet, que le débat sur la dissuasion nous fait naviguer dans un triangle des Bermudes à trois côtés — l’efficacité, la rationalité et l’éthique — en faisant appel à la métaphysique et à la théorie des jeux. Il raisonne, implicitement, sur une dissuasion impliquant les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, mais ne faudrait-il pas envisager une escalade nucléaire provoquée par un incident régional, l’équivalent d’un Sarajevo ? Comment procéder à un désarmement nucléaire ? Ces hypothèses sont à peine évoquées. Quoi qu’il en soit, tous ceux qui s’intéressent à la géopolitique liront avec intérêt cette version d’un catastrophisme menaçant mais souvent oublié.



[1] Dupuy Jean-Pierre, Pour uncatastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris : Seuil, 2002 (analysé in Futuribles, n° 282, janvier 2003, p. 51-60 [NDLR]).

À lire également

Recherche

Faire une recherche thématique dans la base bibliographique