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Géopolitique - Ressources naturelles, énergie, environnement

La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique

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La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique
PITRON Guillaume , « La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique », Les Liens qui libèrent, 2018.

Publié aux éditions Les Liens qui libèrent début 2018, La Guerre des métaux rares, de Guillaume Pitron, met au grand jour notre dépendance aux métaux rares et les impacts de l’exploitation de ces derniers. Journaliste spécialiste des matières premières, l’auteur établit un inventaire des impacts et enjeux associés à cette consommation de métaux rares, indispensables à nombre d’applications modernes, dans une enquête très documentée et référencée (rares sont les pages avec moins de trois notes de bas de page…).

La préface d’Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, donne le ton : il s’agit autant d’une problématique géopolitique et de dépendance, en tout cas à court terme, que d’une question environnementale.

Les métaux rares sont au cœur de pléthore de technologies numériques et électriques aujourd’hui. Ce n’est pas leur coût qui est structurant, ce n’est pas leur poids (à titre d’exemple, une voiture électrique contient de l’ordre de dix kilogrammes de terres rares, contre cinq dans une voiture essence ou diesel), c’est leur caractère presque indispensable à plusieurs applications. Sans ces quelques grammes ou kilos « dopants » aux vertus magnétiques ou chimiques, le reste ne fonctionne pas, ou pas aussi bien. Terres rares, graphite, vanadium, germanium, tungstène, antimoine, béryllium, fluorine, sont dans nos écrans, équipements électroniques, voitures, ou encore dans certaines éoliennes ou panneaux solaires.

Mais contrairement à ce que leur appellation pourrait laisser penser, la question ne se pose pas forcément en termes de disponibilité ou rareté (même si certaines réserves sont estimées de quelques années à plusieurs décennies selon les experts et géologues), mais plutôt s’agissant de la dégradation massive et irréversible de l’environnement. On ne fait pas de mines propres et l’industrie minière figure parmi les industries les plus polluantes au monde. C’est notamment pour cela que l’exploitation de ces ressources a été cédée à l’Asie. Mais ce ne sont pas seulement les dégâts environnementaux qui ont été repoussés à l’autre bout du monde, ce sont aussi des productions qui sont faites dans des pays aux standards environnementaux et sociaux bien moindres. Le bilan est donc pire que si la production s’était poursuivie en Occident.

Enfin, c’est une nouvelle dépendance géostratégique qui a été encouragée de manière plus ou moins consciente selon les pays. Ainsi, la Chine est aujourd’hui en situation de quasi-monopole sur pléthore de ressources : 99 % des terres rares alors que les membres de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), à titre de comparaison, ne contrôlent que 40 % des réserves de pétrole. Nombre d’autres États lui ont emboîté le pas dans un nouveau nationalisme minier (64 % du cobalt vient du Congo, 83 % du platine de l’Afrique du Sud, le Brésil fournit 90 % du niobium). Mais la Chine est aussi le principal consommateur de plusieurs de ces ressources. En somme, après un long travail de localisation d’outils industriels, de mise en exploitation de mines, la Chine contrôle de l’amont à l’aval plusieurs filières stratégiques, et notamment l’industrie militaire aussi grande consommatrice de terres rares.

La suggestion de Guillaume Pitron de rouvrir des mines en France pourrait sembler naïve si elle visait à contrebalancer la dépendance stratégique et géopolitique décrite. Ce n’est pas la dynamique isolée d’un État qui pourrait perturber l’hégémonie chinoise actuelle. Mais là où sa proposition apparaît intéressante, c’est dans sa dimension pédagogique. La meilleure façon de faire prendre conscience des impacts environnementaux liés à notre consommation est de ramener les impacts et externalités de notre mode de vie sous nos fenêtres. C’est, selon l’auteur, la seule manière de mettre fin à la tendance structurelle qui vise à toujours repousser plus loin les impacts de nos activités.

On pourra regretter que les dommages que Guillaume Pitron décrit à travers les mines en Chine, ou paysages industriels désolés aux États-Unis ou en Europe, soient souvent associés, notamment dans le sous-titre, principalement aux technologies vertes ou renouvelables. Car ce sont bien les impacts du mode de développement actuel, avec sa voracité énergétique, ses délocalisations d’activités, ses dégâts environnementaux que l’auteur nous décrit. La transition énergétique et numérique, telle qu’en partie conduite aujourd’hui, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Mais les impacts sont d’abord ceux du système énergétique en place (énergie primaire, centrales, réseaux, véhicules, bâtiments…) qui intègre aujourd’hui nombre de ces ressources non durables, y compris pour faire des véhicules thermiques.

L’enjeu est énorme compte tenu des usages numériques et technologies électriques qui se développent à une vitesse exponentielle. Car si pour leur fabrication, certaines technologies vertes sont globalement plus intenses en ressources que les productions conventionnelles, une croissance de 3 % par an à l’échelle mondiale, soit un doublement de la production matérielle en 20 ans, apparaît rapidement intenable sans une augmentation encore plus forte des dégâts environnementaux, dans les conditions actuelles.

Dans les perspectives esquissées pour faire face aux gigantesques enjeux, il est dommage que la sobriété vienne seulement après les explorations maritimes et extraterrestres, options largement investies par les États-Unis et la Chine. Car dans nos modes de consommation et de production, ainsi qu’avec le recyclage massif des « mines urbaines », réside une grande part des solutions. Cette dépendance aux métaux rares n’est pas inéluctable, des éoliennes sans néodyme existent, les panneaux solaires à couches minces utilisant des terres rares — tellurure de cadmium — ne représentent que 10 % du marché, mais il faut clairement travailler dans cette optique de sobriété énergétique et de matière.

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