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Géopolitique - Institutions

La France, une puissance contrariée. L’état du monde 2022

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La France, une puissance contrariée. L’état du monde 2022
BADIE Bertrand et VIDAL Dominique , « La France, une puissance contrariée. L’état du monde 2022 », La Découverte, 2021.

Depuis la défaite de la France en 1940, les cartes de l’ordre international ont été entièrement rebattues : après une phase de décolonisation inscrite dans un monde bipolaire, et une fois refermée la courte parenthèse d’une domination américaine incontestée, l’heure est à la mondialisation avec l’émergence de nouvelles puissances et l’interdépendance croissante des économies. À cela s’ajoute l’apparition de nouveaux acteurs — organisations régionales, non gouvernementales (ONG), multinationales et groupes sociaux — qui conditionnent le jeu international et défient la puissance étatique. Enfin, à une époque où la postmodernité remet en question les notions de progrès, de modernité, d’universalité et de valeurs occidentales, ce sont les fondements mêmes des politiques d’influence et d’intervention qui sont ébranlés.

Dans ce nouveau contexte, que reste-t-il de la puissance française, ou qu’en est-il de sa « capacité à imposer sa volonté à l’extérieur de ses frontières », pour reprendre la définition que Raymond Aron et Max Weber donnent à la puissance ? Sous la direction de Bertrand Badie et Dominique Vidal, historiens, chercheurs, enseignants, journalistes et diplomates se penchent sur la question.

Leur travail s’organise en trois parties. La première, sur la genèse de la culture française des relations internationales, est sans doute la plus instructive. En ouvrant la réflexion par une plongée dans l’Histoire, Robert Frank explique d’où vient cette culture de puissance — dans le sens d’un habitus, d’une disposition d’esprit — si caractéristique de la France. Celle-ci s’est trouvée renforcée par la Constitution de la Ve République, qui attribue au président de la République un rôle éminent en matière de politique étrangère : désormais la puissance de la nation s’articule avec le pouvoir d’un homme. L’empreinte de Charles de Gaulle, évoquée dans la grande majorité des articles, fait l’objet d’une attention particulière dans celui d’Olivier Zajec, « La “variable” atlantiste ». En choisissant de se doter de l’arme nucléaire puis de sortir du commandement intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), le général jette les prémices d’une culture d’indépendance stratégique durable. En atteste la menace récente d’une sortie de l’OTAN après la crise des sous-marins australiens, révélatrice d’une « relation mal assumée » avec cette organisation.

Trois autres paramètres sont déterminants pour comprendre les prises de position françaises en matière de politique étrangère : les séquelles mémorielles de l’histoire coloniale d’une part, détaillées dans l’article d’Alain Ruscio ; la relation ambivalente à l’Europe ensuite, à la fois démultiplicateur de puissance et lieu d’expression d’une domination, comme l’explique Christian Lequesne ; enfin le poids de la déclaration universelle des droits de l’homme, traité en filigrane dans différents articles, parce qu’elle reste le fondement de l’ingérence au nom de la « responsabilité de protéger », mais place la patrie des droits de l’homme en porte-à-faux quand, à l’encontre des idées progressistes qu’elle défend, elle apporte son soutien à des régimes dictatoriaux ou négocie des ventes d’armes avec des pays en guerre.

La deuxième partie aborde les instruments de la politique étrangère : cellule diplomatique de l’Élysée, Quai d’Orsay, armée, vente d’armes, renseignements, diplomatie économique, diplomatie culturelle, lobbies. Enfin, la dernière partie est consacrée à des études de cas qui fournissent des éclairages par zone géographique — relations avec les États-Unis, la Chine, l’Allemagne, l’Afrique, le Moyen-Orient — ou par thématique — la construction européenne, le multilatéralisme, l’interventionnisme, le climat…

Si ces deux parties ont le mérite de proposer, l’une un panorama complet des moyens d’action, l’autre un bilan de la situation, elles se heurtent aux contraintes de l’exercice qui, en se voulant exhaustif, aboutit à un survol des sujets plutôt qu’à leur analyse approfondie. Par ailleurs, en proposant tant des articles engagés — tel l’article de René Backmann sur la diplomatie d’Emmanuel Macron, ou celui de Dominique Vidal sur la relation France / Israël / Palestine — que des articles explicatifs plus académiques — sur la naissance, l’essor et les difficultés d’une diplomatie économique, par Yves Doutriaux par exemple —, Bertrand Badie et Dominique Vidal font le choix de produire un ouvrage hétérogène dont la crédibilité peut être mise à mal par le caractère militant de certains auteurs.

Il n’en reste pas moins que, quel que soit l’angle d’approche, quelle que soit la sensibilité des auteurs, une idée-force s’impose : devenue aujourd’hui une puissance moyenne, du point de vue économique, militaire, démographique ou culturel, la France s’efforcerait de défendre son statut par tous les moyens, en menant une « diplomatie du rang », et en faisant de la défense ou de la construction de symboles les fondements de sa politique étrangère. Il en résulte bien souvent une prédilection pour le visible, voire le spectaculaire — visite surprise du ministre iranien des Affaires étrangères au G7 en 2019 — au détriment de la cohérence des actions ou des prises de position. En d’autres termes, des objectifs souvent trop ambitieux au regard de la modicité des moyens, et le risque du soupçon d’arrogance, de l’échec ou de l’humiliation. La politique étrangère française serait-elle trop « émotive » ? À cet égard, l’article de Pierre Grosser intitulé « Quand la grandeur masque les défaites » illustre avec brio comment la diplomatie française s’est souvent construite sur une réaffirmation de puissance en réaction aux défaites.

Pourtant, selon Bertrand Badie, l’enjeu n’est plus de s’imposer comme une grande puissance, mais plutôt comme une puissance « mondialisée » qui sache intégrer dans sa politique étrangère la pluralité des cultures, le collectif multilatéral, le nouveau visage de l’interdépendance qui, au-delà des relations économiques, porte aujourd’hui sur l’exposition aux risques, qu’ils soient sanitaires, écologiques ou cyber.

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